Goggle Analytics

dimanche 1 juin 2014

Compagnons des mauvais jours (Prévert)

Compagnons des mauvais jours,
Je vous souhaite une bonne nuit,
Et je m'en vais.
                    -
La recette a été mauvaise,
C'est de ma faute
Tous les torts sont de mon côté.
J'aurais dû vous écouter,
J'aurais dû faire le beau caniche,
C'est un numéro qui plaît,
Mais je n'en ai fait qu'à ma tête,
Et puis je me suis énervé,
Et j'ai chanté, l'histoire trop triste
D'un pauvre chien abandonné...
Les gens ne viennent pas au concert
Pour entendre hurler à la mort,
Et cette chanson de la fourrière,
Nous a causé le plus grand tort.
                    -
Compagnons des mauvais jours,
Je vous souhaite une bonne nuit
Dormez,
Rêvez,
Moi je prends ma casquette,
Et puis deux ou trois cigarettes
Dans le paquet et je m'en vais...
                    - 
Compagnons des mauvais jours
Pensez à moi quelquefois 
Plus tard quand vous serez réveillés
Pensez à celui qui chante
En souriant un air désolé
Quelque part... le soir
Au bord de la mer
Et qui fait ensuite la quête
Pour acheter de quoi manger
Et de quoi boire...
                    -
Compagnons des mauvais jours
Je vous souhaite une bonne nuit
Dormez,
Rêvez,
Moi je m'en vais !
Jacques Prévert (1900-1977)
Cette chanson fait inévitablement penser au groupe Octobre dont Prévert fut l'auteur en titre, et pour lequel il apprit à écrire sur commande. Lié au Parti Communiste, et à la C.G.T., le groupe Octobre « improvisait » sur le théâtre des grèves des représentations, sur des textes que Jacques Prévert écrivait dans l'urgence du moment : ce furent ses débuts dans la narration et le travail de commande, dont on verra les enfants fabuleux, plus tard, quand il deviendra le plus grand scénariste du cinéma français (Le crime de Mr Lange, Quai des brumes, Lumières d'été, mais aussi des films aussi singuliers que Les disparus de Saint-Agil... et, bien sûr, Les Enfants du paradis).
Ici, sur cette chanson, la mémoire lance l'évocation : lui, s'excitant, s'exaltant, sur une injustice, un soir de représentation, et des grévistes ouvriers venus là pour se marrer, rigoler, passer un bon moment, agonir d'invectives celui qui tente de chanter une chose qui lui tient à cœur, à lui, et pas à son public...
 C'est tout le paradoxe de l'écriture : 
  • d'une part, l'écrivain est contraint de donner au spectateur ce qu'il demande. Or le spectateur cherche à retrouver l'émotion première, souvent il demande à RE-lire ce qu'il connaît déjà. 
  • Ainsi, les critiques qui s'arrogent en toute innocence le point de vue du spectateur, sont condamnés à devenir des réactionnaires ! (j'hésite à fournir des références, vous en trouverez sans difficultés dans une officine critique...)
  • Sans répétition, sans redite, le succès ne vient pas, et ça fait du bien, d'avoir un peu de succès, ne serait-ce que pour amadouer le lecteur et lui faire admettre qu'il ne va peut-être pas retrouver la même chose, (« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », paradoxe incompressible) mais le convaincre de suivre le courant là où il le mène... 
  • l'écrivain ne peut écrire que ce qui le touche, l'émeut, le remue et il écrit sans se préoccuper de ce que pensera le lecteur.
En matière de vidéo, j'ai trouvé, évidemment, cette version assez caricaturale/démagogique d'Yves Montand :
Je n'ai pas trouvé la belle version des frères Jacques, mais cette version chorale, un peu maladroite, (avec un très mauvais son) mais ce chant du solitaire rend mieux, allez savoir pourquoi, quand il est chanté par un groupe :

Aucun commentaire: