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jeudi 14 mars 2013

La terreur de l'Hiver Caraïbe (Paul Morand)

Quand j'entendais des gens défendre Paul Morand et vilipender son exil après la Seconde Guerre mondiale, j'étais interrogatif : comment un écrivain, un Ecrivain, peut-il être un fasciste ? L'écriture n'est-elle pas générosité et don de soi ? Cet après-midi, j'ai mis en vente Hiver Caraïbe, notes de voyage, publié en 1929, dont j'extrais ce passage (page 51) :
« Les arguments des premiers (Gobineau et les partisans américano-allemands de l'aryanisme) ne laissent pas de m'impressionner quand ils démontrent que les croisements sont stériles puiqu'ils n'aboutissent jamais à une race fixe, ne réussissent pas à créer un type nouveau stable (voir la loi de Mendel : le retour au type pur est une des lois de l'hérédité croisée) et engendrent des hybrides qui s'éteignent dès la troisième génération. En fait, si comme dit Emerson, la nature adore les mélanges, elle ne les adore pas tous (c'est moi qui souligne) on ne saurait visiter une université ou un collège noirs aux Etats-Unis, contempler ces innombrables métis si appliqués et pourtant si studieux, ces visages d'Européens égarés sous d'affreuses tignasses laineuses, ces négresses blondes ou rousses, ces âmes brûlées par des désirs contradictoires, ces corps dont toutes les proportions ont été bousculées, violées dans le combat des deux hérédités, sans ressentir cette pitié angoissée, mêlée de répulsion qu'inspirent les anomalies humaines... »
Race, lois de Mendel : P. Morand manipule des concepts scientifiques auxquels il ne comprend visiblement pas grand-chose, si ce n'est la volonté par le style de briller à tout prix. Dans un salon, ça devait faire un petit effet, avec un regard rétrospectif de 84 ans, c'est terrifiant.
Emerson : citer un généticien pour faire croire qu'on a étudié la génétique...
 La fin se passe de commentaires et ne rend pas la littérature française bien fière d'elle-même. Nombre d'écrivains français de l'Entre-deux guerres fascinèrent tous les bords politiques, certains commencèrent à gauche, ou anarchistes, pour finir dans les jupes de Pétain. D'autres se prétendirent au dessus de foules qu'ils affectaient de mépriser, comme Paul Morand, ivre de sa singularité et croyant la littérature supérieure à tout par essence : la naïveté stupéfie. Cette thèse était très courante à l'époque : l'écrivain au-dessus de la foule, des opinions communes et de la vulgarité. Le résultat en a souvent consisté en un retournement de l'intelligence. Ainsi, Paul Morand se mire dans les théories racistes qui trouveront leur aboutissement dans la shoah : l'intelligence submergée par la fascination de la brutalité.
 Pour toute cette génération d'écrivains, je dirais entre les Deux Guerres, l'écriture était une réalité supérieure. Ils se vivaient comme au-dessus des lois, des contingences et des théories politiques. Leur écriture fourmille d'exemples, où, ayant voulu montrer leur originalité et leur capacité à être irréductible à une théorie quelconque, ils se vautrent comme ici dans le fascisme. Leur désir de briller — en écriture, en paroles, en société — s'effondre sous le poids de leur bêtise...
 Qu'on songe que ces écrivains furent des modèles à penser et que leur indépendance d'esprit fascina. Ils firent le lit du fascisme et applaudirent l'arrivée du maréchal Pétain et les rafles antijuives. Ce type d'écrivain existe encore, les sectateurs du libéralisme, les disciples d'Alain Minc, les fanatiques religieux comme Ron Hubbard, certains écrivains de science-fiction : cette tendance est de retour et elle est, sans doute aucun, le cauchemar d'un écrivain moderne...

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