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dimanche 28 octobre 2018

La Rue (Francis Carco)

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 Rue des Poissonniers, vis-à-vis les ateliers du chemin de fer du Nord, je m'arrêtai pour considérer la façade d'une maison puis, m'informant de l'étage où logeait mon confrère Evariste Cabrol, me dirigeai vers l'escalier. C'était l'hiver : un dimanche soir.
 Je ne connaissais pas Cabrol. Il m'avait soumis un manuscrit absurde que je lui rapportais et, gravissant les marches, je me demandais quel homme il pouvait être quand je remarquai sur les murs cinq ou six inscriptions grossières auxquelles son nom se trouvait mêlé.
 — Cela, pensai-je, débute bien.
 Arrivé à la porte indiquée, je sonnai. Une jeune femme blonde, modeste, auxyeux noirs, vint ouvrir. Elle m'introduisit dans une pièce qui devait servir de chambre et de salle à manger puis m'apprit, à voix basse, que Cabrol m'attendait.
 — Il ne faut pas le contrarier, n'est-ce pas ? me recommanda-t-elle sur le même ton. Ce serait mal.
 Je répondis :
  — Soyez sans crainte.
  — Ah ! merci, fit-elle aussitôt. J'ai toujours peur. Sa tête travaille ! Il se croit du génie.
  — Mon Dieu !
  — Non, trancha-t-elle, avec moi, vous pouvez parler franchement. Je suis sa fille et sais qu'il n'arrivera jamais à rien. A son âge, il est trop tard.
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 Et, comme un petit homme suspect aux mains énormes se glissait dans la pièce et me dévisageait :
  — Maurice, tiens-toi tranquille, ordonna la jeune femme. Monsieur ne vient pas pour moi, mais pour père.
 Maurice hocha la tête.
  — Du moment qu'il s'agit du vieux, ronchonna-t-il, j'vois pas d'inconvénient.
  — C'est heureux.
  — Quoi, c'est heureux ?
  — Rien.
 — Pardon, reprit Maurice en traînant fâcheusement sur les mots. On avertit. Une supposition que j'aurais rencontré monsieur dans la maison, on se s'rait pas compris.
Tourné vers moi :
  — Louise, m'exposa-t-il est pour les cachotteries et j'peux pas les blairer, moi, les cachotteries. Chacun son caractère. Pas vrai ?
  — Tiens, répliqua  Louise, avec tes discussions, on ne se reconnaît plus !
 Et elle poussa une petite porte à droite, annonça :
  — Père, voici ta visite.
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 La pièce où se tenait Evariste Cabrol prenait jour sur la rue par deux fenêtres mais n'était guère plus reluisante que celle où l'on m'avait reçu. Cette pièce servait de chambre, comme l'autre, et au surplus de cabinet de travail. Ainsi je me trouvais dans le cadre où mon confrère composait ses récits et j'en ressentis une impression si vive qu'à l'idée du vieillard courbé devant sa table, la stupeur me saisit.
 Tout ce qu'au monde je chérissais pour l'avoir dépeint dans mes livres, se trouvait comme à plaisir réuni autour d'Evariste Cabrol. C'étaient ces murs tapissés d'un papier triste, à fleurs, et décorés d'un humble calendrier des postes, ce lit démodé d'acajou, ce « diable » qu'on n'avait pas encore allumé de la saison, cette glace de bazar surmontant une cheminée de marbre noir, à la prussienne, ce parquet nu et non ciré, enfin cette apparence revêche que présentait le moindre objet.
 Un paysage fumeux s'inscrivant dans les fenêtres. Après les toits en lame de scie des ateliers, à travers un espace béant, des lumières clignotaient. J'apercevais de massives silhouettes d'immeubles, que je n'eusse pu situer nulle part, le ciel livide et, ça et là, des postes d'aiguillage pris au milieu d'un surprenant lacis de fils téléphoniques.
  — Asseyez-vous, invita Louise. Père est content.
Cabrol la rabroua.
  — Laisse monsieur regarder, fit-il avec humeur.
 Je m'excusai.
  — Beau spectacle, hein ? dit Cabrol. Tout le rêve par ces deux lucarnes... Toute ma vie... Les trains passent...
  Après un temps :
  — Et nul ne se doute que j'habite cette baraque, que j'y peine, sans succès. Hé ! oui. Un vrai symbole. Chacun court. On est pressé. Seul, Evariste Cabrol, à travers ses vitres, considère l'agitation du siècle sans espoir que personne...
  — Mais, papa, interrompit Louise, pense à ce que tu racontes...
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Il y a une ambiance « réalisme poétique » terrible dans cette ouverture d'un roman de Francis Carco, de 1930, ici réédité en 1947. On croirait retrouver l'Ambiance du Jour se lève, avec le regard moqueur et douloureux de Carné et Prévert, je crois que les gravures sur bois de Jean Lébédeff me fascinent...

dimanche 23 août 2015

Prrou (Colette) (4)

 Un bouchon, pendu au bout d’une ficelle, se balance au gré du vent, sous la branche basse d’un tilleul. La Prrou le guette et, parfois, se précipite, folle et joueuse ; mais qu’elle nous aperçoive, et sa figure triangulaire se masque, aussitôt, de renoncement et d’amertume : «  Que fais-je ? À quels égarements frivoles allais-je céder, moi qui ai été si malheureuse ! Ces jeux ne sont point de ma condition, hélas, j’allais l’oublier... »
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 Son fils noir, mal peigné et diabolique, elle le couve passionnément, le caresse du geste et du seul mot qu’elle sache : « Prrou, prrou... » mais à notre vue elle s’élance, le terrorise d’une douzaine de taloches sévères, la patte sèche et le sourcil intransigeant : « Voilà comment on élève les enfants trouvés, chez nous ! »
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 Admirez, comme je fais, la roublarde Prrou. Regardez combien sa robe, ajustée et rase, imite les couleurs de la limace grise, la rayure du papillon crépusculaire. Un triple collier de jais barre son jabot, sobre parure de dame patronesse. Noirs aussi, les bracelets aux pattes fines et le double rang de taches régulières qui semblent boutonner sur le ventre la robe stricte. La Prrou est mieux que vêtue, elle est déguisée.
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 Le maintien est si modeste, la toison si sobrement nuancée, que vous n’avez peut-être pas remarqué la dureté cruelle du crâne large, la patte redoutable et nerveuse où s’enchâssent des griffes courbes, soignées, prêtes à combattre, la poitrine épanouie, les reins mouvants, enfin toute la beauté dissimulée de cette bête solide, faite pour l’amour et le carnage... 
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 Cette nouvelle de Colette fut publiée pour la première fois en 1913, et Colette y exerce, sans doute en parallèle aux Portraits de music-hall qu'elle écrit à la même période, son art du portrait, l'animal permettant d'être encore plus crue, cruelle et plus précise encore son observation de la nature... humaine.

dimanche 16 août 2015

Prrou (Colette) (3)

Elle s’appelle « Prrou », — en roulant les r, s’il vous plaît. C’est elle qui nous a dit son nom. Elle le roucoule toute la journée, autour du chaton noir qu’on lui a laissé : « Prrou, prrou... »
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 Elle vit en Bretagne, sur la terrasse chaude, au bord du pré qui descend à la plage. Son domaine, qu’elle a borné elle-même, va du perron à la haie de troènes en fleurs qui masque le mur de briques. Elle ne dépasse pas les grands tilleuls qui versent l’ombre sur ma maison de pierre rousse. Sait-elle qu’au bas de la terrasse une mer changeante, bleue et verte au soleil, violacée sous l’orage, mauve au lever du jour, s’agite sans repose ? J’en doute.
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 La Prrou en robe modeste, à qui on ne demande rien, s’entête à nous donner l’exemple des plus grises vertus : elle est propre, douce, humble, elle élève dignement son fils unique. Elle fait mieux : elle nous roule. Elle demeure, avec un tact exquis et une roublardise jamais en défaut, « celle qui a été si malheureuse ». Grasse et ronde, elle a gardé son regard de chat maigre, et la cuisinière l’appelle « pauvre créature ».
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 Elle dort sur un coussin douillet, mais dans la pose frileuse des couche-dehors. Elle s’efface pour nous laisser passer ; aussi reculons-nous, le cœur fendu de pitié, en la suppliant de ne se déranger point ! Il arrive qu’on lui marche un peu sur la patte, sur le bout de la queue, elle pousse un cri rauque, bref, et ronronne stoïquement, avec des yeux de martyre, pendant que nous nous lamentons.
 — Pauvre bête ! Il lui fallait encore ça, à elle qui a été si malheureuse !
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 Un bouchon se balance au gré du vent...
(la suite...)

dimanche 9 août 2015

Prrou (Colette) (2)

 Février vint, et le vieux jardin ressembla, derrière sa grille, à une cage pleine de petits fauves. Matous des caves et des combles, des fortifs et des terrains vagues, le dos en chapelet, avec des cous pelés d’échappés à la corde, — matous chasseurs, sans oreilles et sans queue, rivaux terribles des rats — matous de l’épicier et de la crémière, allumés et gras, lourds, vite essoufflés, matous noirs à collier de ruban cerise, et matous blancs à collier de perles bleues...
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 J’écoutais, la nuit, leurs chants d’amour et de combat... Une plainte musicale et faible, d’abord, longue, douce, lointaine. Puis un appel ironique, une provocation au rival, et la réponse immédiate sur le même ton. Ceci pour amorcer un interminable dialogue, sans autre mimique que le jeu des oreilles couchées et ramenées, les yeux clos et rouverts, l’expressif sourire menaçant sur les dents visibles, et la soufflerie bruyante par les narines, entre deux répliques... Un crescendo brusque, imprévu, effroyable, des râles, la mêlée aérienne de deux voix furibondes, les voix de deux démons qu’apporte et roule un nuage affreux... Puis le silence, — le vent nocturne dans le petit jardin, — et la douce chanson de la chatte, la chatte indifférente pour qui les mâles viennent de se déchirer, la voix de ma pauvre chatte maigrie, tout épuisée d’amour et d’inanition...
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 La bourrasque tragique et voluptueuse se calma enfin. Je revis la chatte grise, étique, décolorée, plus farouche que jamais et tressaillant à tous les bruits. Dans le rayon de soleil qui plongeait à midi au fond du jardin noir, elle traîna ses flancs enflés, de jour en jour plus lourds, jusqu’au matin humide où je la découvris, vaincue fiévreuse, en train d’allaiter cinq chatons vivaces, nés comme elle sur la terre nue.
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 J’attendais cette heure là, — elle aussi, car je n’eus qu’à prendre les petits dans ma robe, et la mère me suivit.
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 Elle s’appelle « Prrou »...
(la suite)

lundi 3 août 2015

Prrou (Colette) (1)

PRROU
Colette, 1913

 Quand je l'ai connue, elle gîtait dans un vieux jardin noir, oublié entre deux bâtisses neuves, étroit et long comme un tiroir. Elle ne sortait que la nuit, par peur des chiens et des hommes, et elle fouillait les poubelles. Quand il pleuvait, elle se glissait derrière la grille d'une cave, contre les vitres poudreuses du soupirail, mais la pluie gagnait tout de suite son refuge et elle serrait patiemment sous elle ses maigres pattes de chatte errante, fines et dures comme celles d'un lièvre.
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 Elle restait là de longues heures, levant de temps en temps les yeux vers le ciel, ou vers mon rideau soulevé. Elle n'avait pas l'air lamentable, ni effaré, car sa misère n'était pas un accident. Elle connaissait ma figure, mais elle ne mendiait pas, et je ne pouvais lire dans son regard que l'ennui d'avoir faim, d'avoir froid, d'être mouillée, l'attente résignée du soleil qui endort et guérit passagèrement les bêtes abandonnées.
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 Trois ou quatre fois, je pénétrai dans le vieux jardin, en râpant ma jupe entre les planches de la palissade. La chatte ne fuyait pas à mon approche, mais elle se dérobait comme une anguille, à la seconde juste où j'allais la toucher. Après mon départ, elle attendait héroïquement que la brise du vieux jardin eût emporté mon odeur et l'écho de mes pas ; puis elle mangeait la viande laissée près du soupirail, en ne trahissant sa hâte que par un mouvement avide du cou et le tremblement de son échine.
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 Elle ne cédait pas tout de suite au sommeil des bêtes repues, elle essayait, avant, un bout de toilette, un lissage de sa robe grise à raies noires, une pauvre robe terne et bourrue, car les chats qui ne mangent pas ne se lavent pas faute de salive...
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Février vint...

dimanche 17 août 2014

« La Maison » (Ursula K. LE GUIN)

(Photo de Richard Jensen)
CONTEXTE : Une femme d'un certain âge revient dans la ville de sa jeunesse, revoir quelqu'un, elle le trouve, vivant dans un taudis, misérable, malade, toussant, et elle ne le reconnaît pas, mais c'est bien lui à la rencontre de qui elle est venue 
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« Mariya, pourquoi es-tu venue ici ? » Cette question qui aurait pu être celle de n'importe quel autre homme, n'était pas la sienne, ni cette voix ; il n'y avait que ses yeux clairs, francs, et entêtés.
« Pour te voir. Je veux dire pour te parler, Pier. C'était devenu nécessaire. Je suis solitaire. Plus que solitaire. Toute seule. Dehors. Il n'y a personne à Krasnoy à qui je puisse dire quelque chose, ils n'ont pas besoin de moi. Quand nous étions mariés, je croyais, tu sais, que si j'étais toute seule, que si j'allais de mon côté, je découvrirais des tas de gens intéressants, des amis qui m'entoureraient, comprends-tu ce que je veux dire ? Mais je me trompais complètement. 
[...]
« — N'as-tu jamais pensé que je serais obligée de revenir vers toi ?
— Je ne l'ai pas pensé un seul instant.
— Mais je ne t'ai jamais abandonné, Pier ! Je ne faisais que fuir, parce que je savais que je t'appartenais, et parce que je croyais que le seul moyen de devenir moi-même c'était de m'éloigner de toi. Moi, moi, ce moi me paraissait tellement beau. Tout ce que j'ai fait, ç'a été de courir comme une imbécile jusqu'à ce que j'aie atteint le bout de ma laisse.
— Bah, les laisses ont deux bouts », dit-il en se penchant en avant comme pour examiner à travers la vitre un toit, un nuage ou le lointain sommet grisâtre d'une montagne. « J'ai laissé aller. » Elle essaya de discipliner ses cheveux d'un blond vénitien, qui s'échappaient en vrilles sauvages des tresses ramenées en chignon. Sa voix tremblait toujours mais elle dit avec dignité : « Je ne parlais pas d'amour, Pier.
— Alors je ne comprends pas.
— Je pensais à la loyauté, au fait d'accueillir quelqu'un dans sa propre vie. On décide de le faire ou pas. Nous l'avions décidé. J'ai été déloyale. Tu m'as laissée aller, mais tu es incapable de déloyauté. »
[...]
« Qu'est-ce qui s'est passé ? Peux-tu le me le dire ? Pas maintenant si tu n'en as pas envie. Un jour. J'ai parlé à Moshe, mais je ne voulais pas poser de questions à ton sujet. Je suis venue ici en pensant que tu vivais encore dans la maison de la rue Reyn... et tout à l'avenant.
— Eh bien, nous avons publié sous le gouvernement de Pentor quelques ouvrages qui ont valu des difficultés à la Maison quand le R.E.P. est revenu au pouvoir. Bernoy, si tu te souviens de lui, Bernoy et moi-même avons été jugés cet automne-là. Nous avons fait de la prison là-haut dans le Nord. On m'a laissé sortir il y a deux ans. Mais bien entendu je ne puis plus servir l'Etat au moindre poste de responsabilité, et cela exclut de travailler pour la Maison. » Il appelait toujours « la Maison », l'entreprise d'édition « Korre et fils » que sa famille avait possédée et dirigée de 1813 à 1946. Quand l'entreprise fut nationalisée, il fut maintenu au poste de directeur. C'était sa situation quand Mariya le rencontra et l'épousa, et aussi quand elle le quitta, et jamais elle n'avait imaginé qu'il pût la perdre. 
[...]
— Je vais aller chercher une nouvelle ampoule. Ensuite je m'en irai.
— Je n'ai pas dit : va-t-en » Il s'éloigna d'elle. « Pas plus que je n'ai dit : viens. Je ne sais que dire. Tu es partie avec ce foutu Givan Pelle, tu as divorcé d'avec moi, et puis tu reviens pour me dire que la loyauté est la seule chose qui compte. Vraiment ? Est-ce que la loyauté comptait ? Tu me disais alors que la fidélité est une hypocrisie bourgeoise, inventée par les gens mariés qui n'avaient pas le courage de vivre libres.
[...]
Ils étaient en train de refaire en sens inverse le chemin qu'elle avait pris toute seule à l'aller. « C'est là, bien sûr que se trouve mon écueil, ma perte, continua-t-il d'un ton parfaitement détaché. Le tien, c'est la solitude. Le mien, c'est la possession. L'amour d'un lieu. L'amour d'un lieu unique. Les gens ne comptent pas vraiment beaucoup pour moi, tu sais, ce n'est pas comme pour toi. Mais au bout d'un certain temps j'ai démêlé ce qui importait, comme tu l'as fait ; tout comme toi j'ai trouvé que c'était la loyauté. Je pense que propriété et loyauté ne sont pas vraiment liées. On perd un lieu mais on garde la loyauté. Maintenant j'aime bien me promener du côté de la maison...
La maison, extrait des Chroniques Orsiniennes
traduit de l'américain par André de Los Santos.
 Depuis un mois, je m'épuise à lire des nouveautés, qui me semblent bien manquer de ce piquant qui me tient, parfois, éveillé, le soir dans mon lit et regretter le moment de plonger dans l'oubli du sommeil. Pour pimenter mon quotidien, je suis allé chercher dans ma bibliothèque ce recueil éclatant des Chroniques orsiniennes. Publié en 1991 aux éditions Actes Sud, ce recueil date en fait de 1976, pour sa première publication aux U.S.A. ... et je m'émerveille tout d'un coup de cette écriture, de la finesse avec laquelle l'écrivain donne ses personnages, leurs pensées, cette vue fort fine, non pas de la victoire après un long labeur, mais de la reconstruction après le ravage, ici, c'est le couple qui revient, longtemps après le saccage de l'amour, le divorce et cette découverte, non pas d'un amour violent et romantique, mais d'un idéal où la loyauté vient suppléer l'ivresse des sens. Il est toujours utile de relire attentivement Ursula K. Le Guin, voire d'aller visiter son site

dimanche 19 janvier 2014

Monsieur K. et les chats

Monsieur K. n'aimait pas les chats. Ils ne lui semblaient pas être amis des hommes ; il n'était donc pas non plus leur ami. « Si nos intérêts ne différaient pas », disait-il,  « leur attitude hostile me serait indifférente. » Mais monsieur K. ne faisait descendre les chats de sa chaise qu'à contrecœur. « Se coucher pour se reposer est un travail, disait-il ; il doit avoir un résultat. » Quand aussi des chats miaulaient devant sa porte, il se levait de son lit, même par le froid, et les faisait entrer au chaud. « Leur calcul est simple » disait-il, «quand ils appellent, on leur ouvre. Quand on ne leur ouvre plus, ils n'appellent plus. Appeler, c'est un progrès. »
Les Histoires de Mr Keuner (Bertold Brecht)

Je cherchais un texte « du dimanche » qui corresponde à mon humeur, celui-là est une merveille : pour être complexe, la pensée de Brecht n'en est pas moins un puissant décapant de l'âme, on devrait lire une pensée de Monsieur Keuner tous les jours ! Et pas (pas seulement) parce qu'il parle des chats...

dimanche 1 décembre 2013

La Vagabonde (Colette) : quête d'identité

Dix heures et demie... Encore une fois, je suis prête trop tôt. Mon camarade Brague, qui aida mes débuts dans la pantomime, me le reproche souvent en termes imagés :
 — Sacrée graine d'amateur, va ! T'as toujours le feu quelque part. Si on t'écoutait, on ferait son fond de teint à sept heures et demie, en brifant les hors d'œuvre...
 Trois ans de music-hall et de théâtre ne m'ont pas changée, je suis toujours prête trop tôt.
 Dix heures trente cinq... Si je n'ouvre ce livre, lu et relu, qui traîne sur la tablette à fards, ou le Paris-Sport que l'habilleuse, tout à l'heure, pointait du bout de mon crayon à sourcils, je vais me trouver seule avec moi-même, en face de cette conseillère maquillée qui me regarde, de l'autre côté de la glace avec de profonds yeux aux paupières frottées d'une pâte grasse et violâtre. Elle a des pommettes vives, de la même couleur que les phlox des jardins, des lèvres d'un rouge noir, brillantes et comme vernies... Elle me regarde longtemps, et je sais qu'elle va parler... Elle va me dire :
 — Est-ce toi qui es là ?... Là, toute seule, dans cette cage aux murs blancs que des mains oisives, impatientes, prisonnières, ont écorchés d'initiales entrelacées, brodés de figures indécentes et naïves ? Sur ces murs de plâtre, des ongles rougis, comme les tiens, ont écrit l'appel inconscient des abandonnés... Derrière toi, une main féminine a gravé : Marie... et la fin du nom s'élance en paraphe ardent, qui monte comme un cri... Est-ce toi qui est là, toute seule, sous ce plafond bourdonnant que les pieds des danseurs émeuvent comme le plancher d'un moulin actif ? Pourquoi es-tu là, toute seule ? et pourquoi pas d'ailleurs... »
 Oui, c'est l'heure lucide et dangereuse... Qui frappera à la porte de ma loge, quel visage s'interposera entre moi et la conseillère fardée qui m'épie de l'autre côté du miroir ?... Le Hasard, mon ami et mon maître, daignera bien encore une fois m'envoyer les génies de son désordonné royaume. Je n'ai plus foi qu'en lui — et  en moi. En lui surtout, qui me repêche lorsque je sombre, et me saisit, et me secoue, à la manière d'un chien sauveteur dont la dent, chaque fois, perce un peu ma peau... Si bien que je n'attends plus, à chaque désespoir, ma fin, mais bien l'aventure, le petit miracle banal qui renoue, chaînon étincelant, le collier de mes jours...
Début de « La Vagabonde », Colette.
 Cet été, un ami m'a passé un lot de livres de Colette (Centre Colette : autre référence), or, en manque de lecture au moment de la convention de SF à Aubenas, j'ai emmené avec moi, une belle édition illustrée de « La retraite sentimentale » et j'ai trouvé ça magnifique. 
 Ecrit à la première personne, il décrit deux femmes, de tempéraments opposés, qui attendent le retour du mari de la première, un vieil homme aimé auquel on ne peut s'empêcher de prêter les traits de Willy. D'une part, une dominatrice bien sage, et d'autre part, une jolie femme effacée qui se révèle et qui révèle à la première un monde dont elle n'avait pas idée. Cette seconde femme, c'est Colette au Music-Hall, les indices abondent, et la première de se passionner pour le récit de ses aventures d'esclave d'un plaisir sexuel puissant et plein de frissons : or, de manière lucide, il s'agit de deux portraits de Colette. Sous ses airs bravaches, la première est le nègre sage de Willy  et elle dit « je », l'autre (« elle ») est la nouvelle, celle qui naît lors de sa séparation, et qui, pour survivre sans doute, se lance dans le music-hall, la pantomime, et qui découvre une sexualité exubérante.
 Il y a plusieurs Colette, ici, c'est celle de l'entre-deux, qui construit son devenir, et dont témoigne ce beau portrait d'une jeune femme dans l'attente angoissante qui la sépare de son entrée en scène. Elle s'y découvre en précurseur de la libération sexuelle, elle se bâtit en construisant son indépendance, et ne sait pas si elle retrouvera la littérature.
 Ses premiers livres étaient signés Willy, sans vergogne. J'ai un Claudine en ménage, signé Willy & Colette Willy, j'ai une Retraite sentimentale signée Colette Willy, avec un mot de l'éditeur expliquant brièvement les raisons de l'inversion. Plus tard, apparaîtra la Colette que l'on connaît, mais, ici, l'incertitude, la liberté et l'angoisse mènent le travail sourd de la forge et de ce marteau qui façonne le Soi.

dimanche 6 octobre 2013

Ennemis (Anton Tchékov)

 Vers les dix heures du soir, par un jour gris de septembre, le fils unique du docteur Kirilov, le petit André, mourut de la diphtérie. Il avait six ans. La mère venait de s'affaler à genoux près du lit de l'enfant, en proie au premier accès de désespoir, quand la sonnette tinta brutalement dans le vestibule.
 On avait éloigné tous les domestiques, dès le matin, à cause de la contagion. Ce fut Kirilov en personne, tel qu'il était, sans veston, le gilet déboutonné, la figure moite et les mains brûlées par le phénol, qui alla ouvrir. Il faisait noir dans l'entrée et on ne pouvait distinguer de l'homme qui entra que sa taille moyenne, son cache-nez blanc et son visage extraordinairement pâle, si pâle que son apparition sembla éclairer le vestibule...
 « Le docteur est chez lui ? demanda-t-il d'une voix brève.
— C'est moi, répondit Kirilov. Que voulez-vous ?
— Ah, c'est vous ! Très heureux, dit, tout content, l'homme qui chercha dans le noir la main du docteur, la saisit et la serra énergiquement. Très... très heureux ! Nous nous connaissons ! Je suis Aboguine... j'ai eu le plaisir de vous voir l'été dernier chez Gnoutchov. Je suis très heureux de vous avoir trouvé chez vous... Au nom du ciel, ne me refusez pas de venir immédiatement... Ma femme est gravement malade... Et j'ai ma voiture... »
 Sa voix et ses gestes trahissaient une émotion violente. Comme en proie à la frayeur causée par un incendie ou par un chien enragé, il retenait avec peine sa respiration précipitée, parlait rapidement, d'une voix tremblante, et ses paroles avaient je ne sais quel accent de sincérité ingénue, de frayeur enfantine. Comme toujours, lorsque la peur ou l'étonnement vous saisissent, il s'exprimait en phrases courtes, hachées et proférait beaucoup de paroles inutiles, absolument sans rapport avec son sujet.
 « J'avais peur de ne pas vous trouver, continua-t-il. En venant chez vous, j'étais à la torture... Habillez-vous et partons, au nom du ciel... Voilà comment c'est arrivé. Alexandre Paptchinski, que vous connaissez, est venu me voir... Nous avons bavardé... puis nous avons pris le thé ; tout à coup, ma femme pousse un cri, porte la main à son cœur et tombe à la renverse contre le dossier de sa chaise. Nous la portons sur son lit et... je lui passe de l'ammoniaque sur les tempes, je l'asperge d'eau... elle était comme morte... J'ai peur que ce soit un anévrisme... Venez... Justement, son père est mort d'un anévrisme... »
 Kirilov écoutait sans mot dire, comme s'il n'eût pas compris le russe. 
 Aboguine invoqua encore une fois Paptchinski et le père de sa femme et chercha de nouveau dans le noir la main du docteur ; alors ce dernier secoua la tête et dit, en traînant d'une voix molle sur chaque mot :
 « Excusez-moi, je ne peux venir... Il y a cinq minutes que... mon fils vient de mourir...
— Est-ce possible ? murmura Aboguine avec un mouvement de recul. Mon Dieu, j'arrive à un bien mauvais moment ! Quelle journée prodigieusement malheureuse... prodigieusement ! Quelle coïncidence... On dirait un fait exprès ! »
 Aboguine saisit la poignée de la porte et baissa la tête, perplexe. Visiblement, il balançait et ne savait que faire : s'en aller ou insister auprès du docteur.
 « Ecoutez, fit-il avec feu en saisissant Kirilov par la manche, je comprends dans quel état vous devez être. Dieu sait si j'ai honte de vouloir retenir votre attention à un moment pareil, mais que faire ? Jugez-en vous même, chez qui voulez-vous que j'aille ? Vous êtes le seul médecin de la ville. Venez, je vous en conjure ! Ce n'est pas pour moi que je vous le demande !... Ce n'est pas moi qui suis malade ! »
 Il y eut un silence. Kirilov lui tourna le dos, attendit un instant et passa lentement au salon. À en juger par sa démarche incertaine, machinale, par l'attention avec laquelle il redressa l'abat-jour en peluche d'une lampe éteinte du salon et jeta un coup d'œil au gros livre posé sur la table, il n'avait ni intentions ni désirs, il ne pensait à rien et, vraisemblablement, ne se souvenait déjà plus qu'il y avait un étranger dans le vestibule. L'obscurité et le silence augmentaient apparemment sa stupeur. En passant dans son cabinet il leva trop haut le pied droit, chercha des mains le chambranle et toute sa personne respirait une sorte d'incertitude, comme s'il se fut trouvé par mégarde chez un autre ou qu'il se fût enivré pour la première fois de sa vie et se laissât aller avec stupéfaction à cette sensation nouvelle. Sur un des murs de son cabinet s'étalait un large rai de lumière qui coupait sa bibliothèque en deux ; elle s'infiltrait en même temps qu'une odeur lourde, confinée, de phénol et d'éther, par la porte entrebâillée qui donnait sur la chambre à coucher... Le docteur se laissa tomber dans son fauteuil devant sa table ; il regarda un instant d'un œil somnolent ses livres éclairés, puis se leva et passa dans la chambre.
 Il y régnait un calme de mort. Tout, jusqu'au moindre détail, y parlait éloquemment de la tempête qu'on venait d'y souffrir, de lassitude, et tout se détendait. Une bougie sur un tabouret au milieu de fioles, de boîtes, de pots en rangs serrés et une grosse lampe sur la commode illuminaient vivement la pièce. Sur le lit, près de la fenêtre, l'enfant reposait, les yeux ouverts et une expression d'étonnement sur le visage. Il gisait sans mouvement mais ses yeux semblaient à chaque instant prendre une teinte plus sombre et s'enfoncer à l'intérieur des orbites. La mère, les mains sur le corps de son fils et le visage enfoui dans les plis du drap, était agenouillée devant le lit. Comme l'enfant elle était immobile, mais que de vie, que de mouvements se lisaient dans la courbe de son corps et de ses mains ! Elle s'était laissée aller de tout son être contre le lit, avec violence et avidité, comme si elle eût craint de perdre la pose tranquille et commode qu'elle avait enfin trouvée à son corps harassé. Les couvertures, les serviettes, les cuvettes, l'eau répandue sur le parquet, les pinceaux et les cuillères éparpillés un peu partout, la bouteille blanche d'eau de chaux, l'air même, étouffant et lourd, tout était figé et semblait plongé dans le repos.
 Le docteur s'arrêta près de sa femme, enfonça les mains dans les poches de son pantalon et, penchant la tête, arrêta son regard sur son fils. Son visage exprimait l'indifférence, seules les gouttelettes qui brillaient dans sa barbe révélaient qu'il venait de pleurer.
 L'horreur qu'évoque le mot de mort était absente de la chambre. La stupeur générale, l'attitude de la mère, l'indifférence sur le visage du docteur avaient quelque chose de touchant, de poignant, la beauté subtile, à peine perceptible, de la douleur humaine que l'on ne saura pas de sitôt comprendre et décrire et que seule semble capable d'exprimer la musique. Elle se sentait jusque dans le silence lugubre ; Kirilov et sa femme ne disaient mot, ne pleuraient pas, comme s'ils eussent eu conscience, outre du poids de la perte qu'ils venaient d'éprouver, de toute la richesse émotionnelle de leur situation : de même que jadis, en son temps, s'était écoulée leur jeunesse, pareillement, en cet instant, avec ce petit garçon disparaissait à jamais jusqu'à leur droit d'avoir des enfants ! Le docteur avait quarante-quatre ans, sa tête était déjà grise, il semblait un vieillard, sa femme, fanée et malade, en avait trente-cinq. André était non seulement leur fils unique mais leur dernier enfant.
 À l'opposé de sa femme le docteur appartenait à cette catégorie de gens qui, lorsqu'ils souffrent moralement, éprouvent le besoin de bouger. Après être resté cinq minutes près d'elle, il passa, en levant trop haut le pied droit, dans une petite pièce à moitié occupée pr un vaste divan, et, de là, dans la cuisine. Après avoir traîné quelques instants autour du poêle et du lit de la cuisinière, il se baissa pour passer par une petite porte qui donnait dans l'entrée.
 Il aperçut à nouveau le cache-nez blanc et le visage pâle.
 « Enfin ! dit Aboguine avec un soupir, en mettant la main sur la poignée de la porte. Partons, s'il vous plaît. »
 ... Bien sûr, Aboguine, sourd, aveugle à tout ce qui sort de son étroite vision, va entraîner Kirilov... Si cela vous intéresse, je vous laisse le soin de découvrir la suite et je vous le conseille ! Rien que ce début, donnent une idée de la détresse, des tensions qui se croisent et s'entrecroisent, la vitesse phénoménale à laquelle Tchékov parvient à nous rendre sensible l'intimité de Kirilov, sa situation et sa détresse...
 Les nouvelles d'Anton Tchékov forment un trésor que j'ai découvert il y a fort longtemps, maintenant, elles ont été éditées dans l'intégrale de l'œuvre éditée dans la Pléïade, en trois volumes, (traduction d'Edouard Parayre) et est parue dans la revue Temps nouveaux en 1887. Je ne l'ai lue qu'une fois et pourtant, je ne l'ai jamais oubliée...