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dimanche 18 février 2018

Matin (Guillevic)


                                       *
L'un trempe son pain blanc dans du café au lait,
L'autre boit du thé noir et mange des tartines,
Un autre prend un peu de rouge à la cantine.
L'un s'étire et se tait. L'autre chante un couplet.
                                       *
Là-bas la nuit ; ici l'on ouvre des volets.
L'un dort, l'autre déjà transpire dans l'usine.
Plus d'un mène sa fille à la classe enfantine.
L'un est blanc, l'autre est noir, chacun est comme il est.
                                       *
Ils sont pourtant pareils et font le même rêve
Et le même désir est en nous qui se lève :
Nous voulons vivre plus, atteindre ce degré
                                       *
De plénitude où sont les couleurs de la pomme
Et du citron que le matin vient éclairer.
Nous voulons être heureux, heureux, nous autres hommes.
                                       *

1er février 1954
Un poème de Guillevic pour éclairer notre dimanche...

lundi 28 décembre 2015

Faubourg (Terraqué) (GUILLEVIC)

-
     Les murs ont de la peine à se tenir debout
     Au long de cette rue
     Qui monte et tourne.
-
     On dirait qu'ils sont tous venus, ceux du quartier,
     Essuyer leurs mains grasses au rebord des fenêtres
     Avant de pénétrer ensemble dans la fête
     Où croyait s'accomplir leur destin.
-
     On voit un train peiner au-dessus de la rue,
     On voit des lampes qui s'allument,
     On voit des chambres sans espace.
-
     Parfois un enfant pleure
     Vers l'avenir.
-

TERRAQUÉ  (Eugène GUILLEVIC) : je me disais que ce poème ne respirait pas le bonheur, en fait il sent la guerre, « Terraqué » fut publié en 1942 et je ne résiste pas à reproduire l'image de Wikipedia, et la maison où Guillevic passa son enfance...


dimanche 28 septembre 2014

Poème sans titre (Guillevic)

Quand le merle sifflait dans l'herbe et que le vent
Rongeait d'éternité les pierres de nos gros murs,
C'était pour nous la fête et tout s'accomplissait.
            -
Nous connaissions le temps,
Pour avoir attendu avec l'eau sous la terre
Et nous savions
Le façonner autour de nous comme le temple
Et qu'il résonne de notre cri.
           -
Plus tard le cours des jours et la terrible absence
Et te porter encore,
Pesant de tout le poids
Des lieux vacants de toi.
Te porter plaie brûlante ouverte sur la ville
Et craindre.
           -
Mais maintenant le temps
S'incurve autour de nous
Et toi présente.
Les vagues de la joie, le chant
Comme des pierres délivrées,
Le sourire
Ou plutôt l'obole des visages,
Et l'aventure de tant s'aimer.
           -
Toute fête a ses cris et nous avions les nôtres.
           -
Puisqu'ils pouvaient enfin
Avoir passage dans la gorge et trouver l'air, emplir
Un coin de chambre, un pli de drap,
Ce n'était pas pour dire ou appeler,
C'était nos corps pressés d'aller plus loin encore,
D'arriver quelque part où plus rien ne se crie.
           -
Mais non ! la terre... la terre où tout se joue,
La terre chargée de nous.
           -
Dehors le merle et sa chanson
Sont avec nous.
L'effort des céréales et l'eau des frondaisons,
L'offre impudique des chemins
Et tant de bois.
                                    *
Mais nous ne pourrons, comme j'aurais voulu,
Être un jour avalés par la carrière ouverte
           -
Et descendre dormir à jamais dans la terre
Auprès des eaux profondes, sans lumière,
Chair contre chair, chaude contre le froid.
           -
Dormir en caressant parfois le flanc de l'autre,
Quand le jaune se fait présent comme d'un fruit,
Devant les yeux fermés, dans le cerne de nuit,
           -
Puis se serrer plus fort contre l'autre

Et sourire.
                   Terraqué (Guillevic )
Je n'en finis pas de m'initier à la poésie envoûtante de Guillevic, et ce dimanche est un bon jour pour la célébrer plus avant, dans ce poème d'eau, de terre, de vents, de chants... et d'absence


dimanche 27 juillet 2014

Elégies (Eugène Guillevic)

J'avais épousé la branche du saule
Et bien entendu la plus mal venue.

Nous n'avons pas fait de ces longs voyages
À travers nuages
Vers un fond du ciel.

Mais je suis resté
Pendant des instant ou l'éternité
Comme l'eau dans l'eau.

— Et c'est maintenant qu'il faudrait savoir
Qui, sur le bord de la rivière,
Toucha son épouse, 
La branche du saule.

Si c'est encore celui qui souffre tellement
Dans tellement de paysages.
         *
Trop de brouillard
Pour trop de ciel et trop de vent.

Alors on cherche
Comme un métal qui se renfrogne

Ou bien l'oiseau qui préféra
Tourner en pierre

Et qui crierait,
Qui frapperait

Si on lui parlait bas
Du jour et de la nuit
Dehors, dans les espaces.
         *
À l'orée du bois peut-être de pins,
Dessus les rochers tout près d'éclater,

Qui donc au soleil peut ainsi chanter
Pendant plus d'un rêve

Et n'est pas oiseau
Ni tribu d'insectes ?

Qui chante à plein sol comment la lumière
A touché les corps ?

Rien, mais le soleil voyant l'avenir
Sur un champ d'avoine et sur un pré.
-
J'ai redécouvert Guillevic il y a un presque un mois en publiant un poème de Georg Trakl qu'il avait traduit, au gré d'une préface où il défendait avec feu et justesse la prééminence du poète pour traduire un poète, et comme je l'ai approuvé ! Sa poésie est sans façons, forte de ceux qu'elle nomme : arbre, saule, chemins, eau, toute matière est vie, toute vie peur et puissance et cette poésie là est d'une force sidérante.