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jeudi 13 novembre 2025

Un conseil de lecture ? SEAROAD d'Ursula K. Le Guin

 Searoad d'Ursula K. LE GUIN


– couverture : Miles Hyman

Ce recueil faisait partie des livres non encore traduits de cette grande autrice : peut-être que certains lecteurs de science-fiction seront-ils boudeurs ? Ils auraient tort, car l’autrice y développe tout ce qui fait la grandeur de sa littérature, quel que soit le registre dans lequel elle a choisi de s’exprimer. Dans un village de l’Oregon en bordure du Pacifique, Searoad décrit les chemins qui traversent la dune et mènent vers la plage et l’Océan. 

Comme tout ce qu’écrit Ursula K. Le Guin, les différents récits se relient subtilement et le lecteur prendra plaisir à en retracer le maillage, ils parlent du quotidien, et essentiellement de la condition féminine et de son évolution de la fin du XIXe siècle aux années soixante-dix. De magnifiques portraits.

Il s’agit de la veine féministe qu’a suivie Ursula K. Le Guin à la fin de sa vie, mais un féminisme que tout un chacun lira sans peine, non pas tourné vers une quelconque quête du pouvoir, mais au contraire, vers l’accomplissement de soi, une quête parfois vaine, parfois brutalisée, parfois trahie, parfois conquise au prix d’une séparation, ou une affirmation de soi par la création d’un chemin qui n’existait pas jusqu’alors… Je ne saurais dire à quel point ce style dépouillé me procure élévation et méditation pensive… 

Bernard Henninger

Searoad, Rivages, trad : Hélène Collon

mardi 5 septembre 2023

actuSF à l'arrêt

La mise en liquidation des éditions actuSF sonne le glas d'une des plus jolies entreprises de l'imaginaire depuis vingt ans.

Pour ma part, je n'ai pas été un afficionado des origines, mais depuis dix ans, c'est un des éditeurs pour qui j'ai le plus travaillé, des participations mineures concernant toutes une même autrice : d'abord une postface pour l'effet Churten, (qui reprenait des textes de Pêcheur de la mer Intérieure), puis deux articles pour la somme réalisée par David Meulemans, et enfin la direction littéraire de la traduction d'Unlocking the air. Merci de ta confiance, Jérôme !

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dimanche 19 août 2018

Tao Te King (2)

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     Dans le monde chacun décide du beau
     Et cela devient le laid.
          .
     Par le monde chacun décide du bien
     Et cela devient le mal.
          .
     L'être et le vide s'engendrent
     L'un l'autre
     Facile et difficile se complètent
     Long et court se définissent
     Haut et bas se rencontrent
     L'un l'autre
     Voix et sons s'accordent
     Avant et après se mêlent.
          .
     Ainsi le sage, du non-agir,
     Pratique l'œuvre
     Et enseigne sans parole.
          .
     Multitudes d'êtres apparaissent
     Qu'il ne rejette pas.
     Il crée sans posséder
     Agit sans rien attendre
     Ne s'attache pas à ses œuvres
          .
     Et dans cet abandon
     Ne demeure pas abandonné.
                                                            Tao
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 Le Dao de Jing, ou Tao Te King, est un des plus anciens textes jamais écrits, et la légende chinoise raconte que Lao Tseu, lassé des dissensions politiques, décida de partir monté sur un buffle. Arrivé à une passe marquant la limite ouest du territoire des Zhou, Tao fut sollicité par le gardien Yin Xi afin qu'il laisse une trace de son enseignement et Tao rédigea le Dao de jing très rapidement, en condensant sa pensée, avant de disparaître.
 La sagesse qu'il enseigne n'est pas reconnue de manière univoque, mais l'idée de la Voie, à suivre, celle qui vous est propre semble prégnante, ainsi que l'idée du « non agir », ne pas prétendre pouvoir transformer le monde, par exemple, mais se contenter de suivre le chemin qui nous convient, nous est propre, et qui ne correspond pas, pas souvent, à l'idée qu'on a...
 À noter qu'Ursula K. LE GUIN s'intéressait assez au Tao Te King,  pour en avoir réalisé une traduction et cette sagesse particulière imprègne un de ses plus grands romans, le Dit d'Aka.
 Lao Tseu aurait vécu six siècles avant notre ère, qui est aussi le siècle des grands sages et des grandes religions : Bouddha, Zoroastre, Esope...
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jeudi 25 janvier 2018

Se souvenir

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Quand j'ai eu quarante ans, en 2000, est paru mon premier roman : « Le Souffle du rêve », et pour moi c'était une ouverture au monde très tardive, j'avais perdu mon temps à vouloir faire du cinéma, à tort sans aucun doute, mais il m'avait fallu ces quinze années pour comprendre que la littérature était ce que j'aimais et la meilleure façon de vivre pour moi.
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Je l'ai dédié à une personne que je ne connaissais pas, mais dont l'exemple était un phare depuis que j'avais vingt ans, que j'avais lu Le Collier de Semlé et Le Monde de Rocannon : Ursula K. LE GUIN (ne pas oublier le 'K', elle y tenait, au K de son nom de jeune fille, Kroeber, le nom de son père).
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J'ai écrit à un éditeur, qui m'a donné le nom et l'adresse de son agent, qui m'a donné le nom et l'adresse de son agent aux U.S.A. à qui j'ai écrit une lettre, en français. Une amie l'a traduite, j'ai supporté l'ironie de son regard et ai envoyé le livre et la lettre.
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Deux mois plus tard, j'avais oublié, il y avait une  lettre de l'Oregon dans ma boite-à-lettres, je ne savais même pas où c'était, l'Oregon, et c'était une lettre de l'écrivain que j'admirais le plus au monde, qui me remerciait et me disait qu'elle aussi avait écrit une histoire sur des gens avec des ailes et que pour elle aussi, c'était une histoire assez triste, et de conclure : 
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« May be that the only only wings that can make us happy are whose of the spirit ? »
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Et là, c'était tout elle, une façon de rompre la glace et de faire vous oublier votre timidité. Plus tard, j'ai eu l'occasion d'être son éditeur, et je peinais à lui écrire les courriers pour les corrections et à les traduire en anglais, et c'est elle, qui avait fait toutes ses études en France, qui a un jour m'a dit : « Vous savez, je commence par lire votre lettre en Français, puis après en Anglais », elle s'amusait beaucoup des erreurs des traducteurs automatiques, ou des locutions typiquement françaises qui pouvaient m'échapper, « Requins de la finance » l'avait amusé (C'est comme ça que vous dites ?), et elle ne manquait pas d'évoquer les souvenirs qu'elle avait gardés de la Loire, où elle avait entendu,  pour la première fois, le chant du coucou.
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Et c'est avec une simplicité confondante qu'elle avait répondu à mes questions pour l'interview que je lui avais proposée pour la sortie du Pêcheur... Répondant même aux questions un peu trop curieuses, et embarrassantes, avec toute son élégance. Qu'elle reste vivante en nos mémoires ! Et que son écriture, si concise, si précise, si forte d'évocations croisées, si riche de personnages aux espoirs têtus, reste un modèle pour tous les écrivains...
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dimanche 14 décembre 2014

Discours d'Ursula K. LE GUIN à la National Book Foundation

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Le "National Book Foundation" a remis en 2014 une médaille à Ursula K. LE GUIN pour l'ensemble de son œuvre. À cette occasion, elle a tenu un discours à la fois fort et empreint de poésie que je vous livre ici, en anglais, et là,

en français :
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« À ceux qui m’ont donné cette belle récompense, mes remerciements du fond du cœur. Ma famille, mes agents, mes éditeurs savent que la raison de ma présence parmi vous tient aussi bien à eux qu’à moi-même, et que cette belle récompense est beaucoup plus leur récompense que la mienne. Et, en l’acceptant, je me réjouis de la partager avec ceux-là, écrivains exclus de la littérature depuis si longtemps — mes amis auteurs de Fantaisy et de Science-Fiction, écrivains de l’imaginaire qui, depuis cinquante ans, voient les plus belles récompenses aller vers les tenants d’un prétendu réalisme.
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Des temps difficiles s’annoncent alors même que nous en étions à espérer les écrivains qui penseront des alternatives à ce que nous vivons, qui percevront un au-delà à notre société repliée sur elle-même et sur ses technologies obsédantes, qui verront des voies de développement de l’être et qui imagineront des raisons réalistes d’espérer. Nous aurons la nécessite d’écrivains qui se souviennent de la force de la liberté — celle des poètes et des visionnaires —, celle des réalistes d'une réalité plus vaste.
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Nous avons besoin hic et nunc d’écrivains capables de séparer la production suivant les diktats du marché et la pratique d’un art. Développer les conditions matérielles de l’écriture, en vue de poursuivre une stratégie de vente, afin de maximiser les profits d’une entreprise et les revenus, n’est pas la même chose qu’être un éditeur responsable de ce qu’il édite ou un auteur développant une œuvre.
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Là, je vois le service des ventes perdre le contrôle au profit d’autres objectifs éditoriaux. Je vois mes propres éditeurs, saisis par une panique idiote, ignorance ou avidité ?, facturer à des bibliothèques un livre électronique six ou sept fois le prix qu’ils le facturent à un client. Nous avons vu un profiteur tenter de punir un publicitaire désobéissant, et des écrivains effrayés par une fatwah d’entreprise. Et je vois beaucoup d’entre nous, les producteurs, ceux qui écrivent les livres, qui les font vivre, accepter que des profiteurs, qui nous vendent de la même manière qu’ils vendent du déodorant, nous disent quoi publier et quoi écrire.
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Les livres ne sont ni des matières brutes, ni des marchandises ; les motivations du profit sont souvent en conflit avec les buts de l’art. Nous vivons sous le règne du capitalisme, son pouvoir semble tel qu’il tente de faire accroire qu’il est impossible de lui échapper, mais c’était ce que prétendaient les rois de droit divin. Tout pouvoir humain peut rencontrer une résistance, et être changé par des êtres humains. Résistance et changement commencent souvent par l’art. Le changement s'est souvent incarné dans notre art, l’art des mots.

J’ai eu une longue carrière en tant qu’écrivain : une belle et bonne vie, et en bonne compagnie. Ici, à la fin de celle-ci, je ne veux pas voir la littérature américaine trahie. Nous, qui vivons de l’écriture, de sa publication, voulons et devrions demander le partage équitable des profits ; mais le nom de notre belle récompense n’est pas le profit. Son nom est liberté. »

dimanche 17 août 2014

« La Maison » (Ursula K. LE GUIN)

(Photo de Richard Jensen)
CONTEXTE : Une femme d'un certain âge revient dans la ville de sa jeunesse, revoir quelqu'un, elle le trouve, vivant dans un taudis, misérable, malade, toussant, et elle ne le reconnaît pas, mais c'est bien lui à la rencontre de qui elle est venue 
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« Mariya, pourquoi es-tu venue ici ? » Cette question qui aurait pu être celle de n'importe quel autre homme, n'était pas la sienne, ni cette voix ; il n'y avait que ses yeux clairs, francs, et entêtés.
« Pour te voir. Je veux dire pour te parler, Pier. C'était devenu nécessaire. Je suis solitaire. Plus que solitaire. Toute seule. Dehors. Il n'y a personne à Krasnoy à qui je puisse dire quelque chose, ils n'ont pas besoin de moi. Quand nous étions mariés, je croyais, tu sais, que si j'étais toute seule, que si j'allais de mon côté, je découvrirais des tas de gens intéressants, des amis qui m'entoureraient, comprends-tu ce que je veux dire ? Mais je me trompais complètement. 
[...]
« — N'as-tu jamais pensé que je serais obligée de revenir vers toi ?
— Je ne l'ai pas pensé un seul instant.
— Mais je ne t'ai jamais abandonné, Pier ! Je ne faisais que fuir, parce que je savais que je t'appartenais, et parce que je croyais que le seul moyen de devenir moi-même c'était de m'éloigner de toi. Moi, moi, ce moi me paraissait tellement beau. Tout ce que j'ai fait, ç'a été de courir comme une imbécile jusqu'à ce que j'aie atteint le bout de ma laisse.
— Bah, les laisses ont deux bouts », dit-il en se penchant en avant comme pour examiner à travers la vitre un toit, un nuage ou le lointain sommet grisâtre d'une montagne. « J'ai laissé aller. » Elle essaya de discipliner ses cheveux d'un blond vénitien, qui s'échappaient en vrilles sauvages des tresses ramenées en chignon. Sa voix tremblait toujours mais elle dit avec dignité : « Je ne parlais pas d'amour, Pier.
— Alors je ne comprends pas.
— Je pensais à la loyauté, au fait d'accueillir quelqu'un dans sa propre vie. On décide de le faire ou pas. Nous l'avions décidé. J'ai été déloyale. Tu m'as laissée aller, mais tu es incapable de déloyauté. »
[...]
« Qu'est-ce qui s'est passé ? Peux-tu le me le dire ? Pas maintenant si tu n'en as pas envie. Un jour. J'ai parlé à Moshe, mais je ne voulais pas poser de questions à ton sujet. Je suis venue ici en pensant que tu vivais encore dans la maison de la rue Reyn... et tout à l'avenant.
— Eh bien, nous avons publié sous le gouvernement de Pentor quelques ouvrages qui ont valu des difficultés à la Maison quand le R.E.P. est revenu au pouvoir. Bernoy, si tu te souviens de lui, Bernoy et moi-même avons été jugés cet automne-là. Nous avons fait de la prison là-haut dans le Nord. On m'a laissé sortir il y a deux ans. Mais bien entendu je ne puis plus servir l'Etat au moindre poste de responsabilité, et cela exclut de travailler pour la Maison. » Il appelait toujours « la Maison », l'entreprise d'édition « Korre et fils » que sa famille avait possédée et dirigée de 1813 à 1946. Quand l'entreprise fut nationalisée, il fut maintenu au poste de directeur. C'était sa situation quand Mariya le rencontra et l'épousa, et aussi quand elle le quitta, et jamais elle n'avait imaginé qu'il pût la perdre. 
[...]
— Je vais aller chercher une nouvelle ampoule. Ensuite je m'en irai.
— Je n'ai pas dit : va-t-en » Il s'éloigna d'elle. « Pas plus que je n'ai dit : viens. Je ne sais que dire. Tu es partie avec ce foutu Givan Pelle, tu as divorcé d'avec moi, et puis tu reviens pour me dire que la loyauté est la seule chose qui compte. Vraiment ? Est-ce que la loyauté comptait ? Tu me disais alors que la fidélité est une hypocrisie bourgeoise, inventée par les gens mariés qui n'avaient pas le courage de vivre libres.
[...]
Ils étaient en train de refaire en sens inverse le chemin qu'elle avait pris toute seule à l'aller. « C'est là, bien sûr que se trouve mon écueil, ma perte, continua-t-il d'un ton parfaitement détaché. Le tien, c'est la solitude. Le mien, c'est la possession. L'amour d'un lieu. L'amour d'un lieu unique. Les gens ne comptent pas vraiment beaucoup pour moi, tu sais, ce n'est pas comme pour toi. Mais au bout d'un certain temps j'ai démêlé ce qui importait, comme tu l'as fait ; tout comme toi j'ai trouvé que c'était la loyauté. Je pense que propriété et loyauté ne sont pas vraiment liées. On perd un lieu mais on garde la loyauté. Maintenant j'aime bien me promener du côté de la maison...
La maison, extrait des Chroniques Orsiniennes
traduit de l'américain par André de Los Santos.
 Depuis un mois, je m'épuise à lire des nouveautés, qui me semblent bien manquer de ce piquant qui me tient, parfois, éveillé, le soir dans mon lit et regretter le moment de plonger dans l'oubli du sommeil. Pour pimenter mon quotidien, je suis allé chercher dans ma bibliothèque ce recueil éclatant des Chroniques orsiniennes. Publié en 1991 aux éditions Actes Sud, ce recueil date en fait de 1976, pour sa première publication aux U.S.A. ... et je m'émerveille tout d'un coup de cette écriture, de la finesse avec laquelle l'écrivain donne ses personnages, leurs pensées, cette vue fort fine, non pas de la victoire après un long labeur, mais de la reconstruction après le ravage, ici, c'est le couple qui revient, longtemps après le saccage de l'amour, le divorce et cette découverte, non pas d'un amour violent et romantique, mais d'un idéal où la loyauté vient suppléer l'ivresse des sens. Il est toujours utile de relire attentivement Ursula K. Le Guin, voire d'aller visiter son site

dimanche 30 septembre 2012

Tehanu (Ursula K. LE GUIN)

 Epervier laissa sa phrase en suspens et baissa les yeux en serrant les poings.
— Il m'a ramené à la vie à bout de bras. Arren d'Enlade, Lebannen, le héros de la geste des temps futurs. Il a pris son vrai nom, Lebannen, roi de Terremer.
— C'est donc cela..., s'enquit-elle, s'agenouillant pour le regarder, cet élan de joie, cette illumination.
[...]
— Goha, appela Therru de sa voix faible et rauque depuis la porte de la clôture, et Tenar fit volte-face.
 La fillette défigurée la fixait de son œil valide et de son orbite aveugle. Tenar pensa : Dois-je lui annoncer qu'il y a un roi à Havnor ?
 Elle se leva et alla à la clôture afin d'éviter à Therru de s'évertuer à se faire entendre. Lorsqu'elle gisait inanimée dans le brasier, avait dit Hêtre, l'enfant avait inhalé du feu.
— Sa voix a brûlé, expliquait-il.
— Je gardais Croûte de pain, chuchota Therru, mais elle s'est échappée du champ de cytise. Je n'arrive pas à la retrouver.
 C'était le discours le plus long qui eût jamais franchi ses lèvres. Elle tremblait d'avoir couru et de s'être retenue pour ne pas pleurer. On ne peut pas pleurnicher tous en même temps, se dit Tenar. C'est idiot, il faut faire quelque chose !
— Epervier ! cria-t-elle, en se retournant. Il y a une chèvre qui s'est échappée.
 Aussitôt, il se mit debout et gagna à son tour la clôture.
— Va voir au puits, suggéra-t-il.
 Il regarda Therru comme s'il ne voyait ses horribles cicatrices, comme s'il la voyait à peine : une fillette qui avait perdu une chèvre et qui devait la retrouver. C'était la chèvre qu'il avait en vue.
— Ou alors elle est partie rejoindre le troupeau du village.
Therru trottait déjà en direction du puits.
— C'est ta fille ? demanda-t-il à Tenar.
 C'était la première fois qu'il faisait allusion à la petite et, sur le moment, Tenar ne put s'empêcher de penser que les hommes étaient décidément très étranges.
— Non, ni ma petite-fille. Mais c'est mon enfant, répondit-elle.
 Qu'est-ce qui la poussait toujours à le taquiner, à le défier ?
 Il se glissa hors du potager à l'instant précis où Croûte de pain fonçait vers eux, éclair marron et blanc suivi, loin derrière, par Therru.
— Ho ! cria soudain Ged et, d'un bond, il bloqua le passage à la chèvre, la guidant droit vers la porte ouverte et les bras de Tenar, laquelle réussit à attraper le lâche collier de cuir de Croûte de pain.
 L'animal s'immobilisa immédiatement, doux comme un agneau, et regarda Tenar d'un de ses yeux jaunes, tout en guignant de l'autre les rangées d'oignons.
— Oust ! fit Tenar, la poussant hors du paradis des chèvres pour la ramener au pré caillouteux où elle était censée paître.
 Ged s'était assis par terre, aussi essoufflé que Therru si ce n'est davantage, car il haletait et souffrait manifestement de vertiges, mais au moins il n'était pas en larmes. Faites confiance à une chèvre pour tout dévaster.
— Bruyère n'aurait pas dû te dire de garder Croûte de pain, dit Tenar à Therru. Personne ne peut la garder. Si elle s'échappe encore, préviens Bruyère et ne t'en occupe pas. Entendu ?
 Therru inclina la tête. Elle épiait Ged. Elle accordait rarement plus d'un regard aux gens, et encore plus rarement aux hommes, alors que lui, elle le regardait fixement, la tête penchée comme une hirondelle. Un héros était-il né ?

  Une vieille femme qui a renoncé aux honneurs de sa jeunesse, n'a-t-elle pas rendu la rune brisée à Havnor ? N'a-t-elle pas été l'élève du grand mage Gion ? Un sorcier qui a perdu  ses pouvoirs. Ils ont été grands, et ils ne sont plus rien, elle souffre de ce monde où les femmes ne sont rien, il souffre de la perte de la magie, mutilation qu'il s'est faite sur lui-même, nécessaire et à jamais douloureuse...
  Entre eux, une fillette abandonnée par des vagabonds dont la moitié gauche de la tête et du bras ne sont plus qu'une plaie calcinée. Là, loin des rois, loin du pouvoir, et de sa perversion, se joue l'avenir du monde, faire renaître une petite fille...
Laffont, 1991, 
trad : Isabelle Delord-Philippe

(photo : ANDY BLACK)
(Lien wikipedia : U. K. LE GUIN)

jeudi 24 mai 2012

Les histoires extraordinaires m'ennuient

« Si vous attendez de moi que je vous raconte comment j'ai gagné mon insigne de basket-ball et acquis célébrité, amour et fortune, alors ne lisez pas cette histoire. J'ai acquis quelque chose, c'est sûr, au cours des six mois dont je vais vous parler. Mais quoi ? Je n'en sais rien. Je pense que je n'aurai peut-être pas assez de toute ma vie pour le découvrir. »  Ainsi commence « Loin, très loin de tout », court roman d'Ursula K. LE GUIN paru chez Actes Sud, en 1989.
« Une chaise, une table, une lampe. Au-dessus, sur le plafond blanc, un ornement en relief en forme de couronne, et en son centre, un espace vide, replâtré, comme l'endroit d'un visage d'où un œil aurait été extrait. Il a dû y avoir un lustre, un jour. Ils ont retiré tout ce à quoi on pourrait attacher une corde » Début du second chapitre de « La servante écarlate » de Margaret Atwood.
 Le rapprochement ébauche une convergence. Il s'agit d'une littérature qui parle de la condition humaine, de l'ordinaire qui égalise les hommes, et les ravale au rang d'objet de leur espèce, juste bons à se reproduire et à se taire. Ne pas dire : Pourquoi ?
 Quand je pense au mot « Histoire »... Quelle histoire raconter au lecteur d'aujourd'hui ? Il y a les héros extraordinaires de la littérature ordinaire : « Comment j'ai sauvé le monde, à moi tout seul, armé de mon courage, riche de MES pouvoirs magiques / de MA technologie ? » Ou comment naître armé d'une cuillère en argent « toute simple » dans la bouche imposer ma volonté de puissance et faire souffrir au nom du bon droit qui habite mon ÂÂÂme ? Délassant ? Le mensonge délasse... Mais ne s'agit-il pas d'idéologie et de domination ?
La « servante écarlate » est une esclave qui dit son impossibilité à dire sa vie sous forme d'une histoire (un machin avec une fin... dont elle n'a pas les moyens). Issue d'un camp de rééducation, brisée, humiliée, objet de sexe, condamnée au silence, elle ne peut raconter le monde que par la description. Une description sans adjectif, sans interprétation, une litanie de choses astreignante et indigeste.
Elle décrit aussi ce que ses maîtres lui ont enseigné  : « Arbeit macht frei », disait le Nazi. « Mon héros qui sauve le monde vous permet de vivre débarassé de vos cauchemars », prétend l'écrivain et de développer doctement sur la Catharsis. Si vous avez pratiqué une fois dans votre vie la catharsis, alors vous avez touché du doigt ce que sont la cruauté et la volonté de détruire autrui. La servante se contente de vomir les mensonges dont on l'abreuve, et ce vomi se révèle une méthode et un remède.
Pour elle, le temps n'existe pas, son passé a été banni, et son présent se réduit à un viol quotidien par le maître qui la prend, assise sur les cuisses de sa propre épouse (stérile). Quant à son avenir... il se résume à la recherche d'une corde pour se pendre...
*
 Que comprennent les prisonniers de la Guerre et de l'Histoire ? L'Histoire - ce merveilleux temps structuré en début, milieu, muni d'une fin — ou certitude — encordé avec un Pass' nommé progrès et dont l'esclave sait la cruauté. Les perdants n'ont pas de temps à structurer, pas d'histoire, et le progrès est juste une mauvaise pièce jouée par des prêtres.
« Loin, très loin de tout » : Pour attirer la jeune fille qui le fascine, le héros imite un singe. Il la fait rire et il la met en colère : — Pourquoi fais-tu le singe ? Elle, elle joue du violoncelle, c'est une virtuose, habitée par la musique, et un idéal incertain, flou, parfois mensonger, souvent réversible, insaisissable. Sa réalisation n'est peut-être même pas le but... juste une boussole sur un chemin d'incertitude... Comme par hasard, les romans d'U. Le Guin et de M. Atwood se distinguent l'un et l'autre par la singularité de leur moyen et de leur fin.

Sans rêve qu'on se dit à soi-même, dans le secret de sa tête, la condition d'homme n'existe pas, et l'enfant reste un singe qui se trémousse. « La fin est dans les moyens comme l'arbre est dans la semence » disait Gandhi. La fin du récit — ce qui vient après le début et le milieu — et qui est le but de l'histoire tient à ce que l'auteur utilise comme moyen : le désir de partager, dans un chemin de chaos, destructions, volontés de puissance exacerbées, venimeuses, l'aspiration à s'accomplir pour que le monde s'accomplisse.

mercredi 7 juillet 2010

« Pêcheur de la mer Intérieure » Ursula K. LE GUIN (Souffle du Rêve)

« Pêcheur de la mer Intérieure »         
Ursula K. LE GUIN
*
BONUS : Ursula K. LE GUIN nous a permis aussi de rendre public la préface : Raisons de ne pas lire de Science-fiction.
*
Editions Souffle du Rêve
Boutique des éditions Souffle du Rêve.
Huit nouvelles : la plus petite fait 6 pages, la plus longue est une novella de 62 pages, toutes inédites, à l'exception de "La Première Pierre" (publiée l'an passé dans la collection Exoterre)
(Traduction : Anne-Judith DESCOMBEY)
(Format A5. 278 pages. 19,00€)

mardi 6 juillet 2010

Interview d'Ursula K. LE GUIN


Avec la publication de Pêcheur de la mer intérieure, en 1994, vous renouez à l'époque pour la première fois avec la science-fiction et l'univers de l'Ekumen, depuis le Nom du monde est forêt, vingt ans auparavant. Avez-vous éprouvé le besoin de mener à terme votre travail sur d'autres cycles, comme Terremer ou d'autres pistes comme La Vallée de l'éternel retour,  ou de faire une pause en science-fiction ?
  Je n'ai pas à portée de main une liste chronologique de mes publications pour me rappeler quels livres j'ai écrits et publiés entre Le nom du monde est forêt et Pêcheur de la mer Intérieure. Bien entendu, j'ai pendant toute cette période écrit et publié dans des magazines beaucoup de nouvelles parues plus tard dans des recueils. Il y a bien sûr longtemps de cela et j'ai toujours eu mauvaise mémoire, mais je ne me souviens pas d'avoir jamais éprouvé le besoin de cesser d'écrire de la science-fiction. Je n'ai jamais eu l'impression d'avoir choisi une direction, ni eu une intention particulières dans mes écrits : j'ai toujours suivi mon inclination et pris la direction vers laquelle mes pas me portaient. (Peut-être est-ce la raison pour laquelle j'éprouve une telle sympathie pour le héros Enée ?)

D'autres œuvres du cycle de l'Ekumen suivent : Quatre chemins de pardon, le Dit d'Aka, l'Anniversaire du monde. Peut-on dire qu'une nouvelle comme Le Pêcheur de la mer Intérieure (ou L'histoire des Shobies) a rouvert pour vous cette partie de votre imaginaire ?
  Je sais que la première nouvelle de Quatre chemins de pardon m'a menée aux quatre autres nouvelles sur le thème de Yeowe, et l'Histoire des Shobies, aux autres nouvelles consacrées au churten, etc. Toutefois, comme je l'ai déjà dit, je n'ai jamais eu le sentiment d'avoir refermé la porte de tout ou partie d'aucun de mes univers fictifs. J'erre librement de l'un à l'autre en me laissant guider par ma curiosité intellectuelle, mes émotions ou une impulsion inexplicable.

Ce recueil de nouvelles en précède deux autres, L'Anniversaire du monde et Quatre chemins de pardon (ainsi que les contes de Terremer). Depuis vingt ans, la nouvelle est devenue la couleur dominante de votre œuvre. Peut-on dire que vous êtes, plutôt qu'une romancière, un auteur de nouvelles ?
  Si j'avais le choix, je préfèrerais être romancière et connue comme telle, mais pourquoi ne pas être les deux à la fois (ainsi que poète) ?

Avez-vous des critères particuliers pour écrire une nouvelle ou un roman, ou suivez-vous juste votre intuition, votre inspiration ?
  Je n'ai aucun critère en dehors de certaines préférences d'ordre stylistique : la clarté de la langue, la précision et la richesse de la description, la variété du rythme, et, de plus en plus, la suggestion plutôt que l'explication, l'allusion plutôt que la déclaration. Les sonorités, le rythme de la prose sont extrêmement importants à mes yeux. L'intrigue en elle-même ne m'intéresse pas ; en revanche, la progression du récit, la narration est pour moi primordiale.

Que pensez-vous de la science-fiction d'aujourd'hui ? Vous intéressez-vous aux images et au regard nouveau que nous proposent des instruments tels que Hubble, Opportunity, Huyghens ?
  Je lis peu de science-fiction à l'heure actuelle. Les derniers bons livres que j'ai lus dans ce domaine sont ceux de China Mieville et de Margaret Atwood. J'ai récemment fait pour The Guardian le compte-rendu d'œuvres de romanciers célèbres, qui utilisent les tropes et les clichés de la science-fiction de la manière la plus inepte qui soit, en parfaits amateurs. Dans chaque cas, l'auteur comme l'éditeur affirmaient que l'œuvre n'avait rien à voir avec la science-fiction : grands Dieux, non, c'était de la Littérature ! (Et tout le reste...) Quoi qu'il en soit, c'était à la fois de la mauvaise science-fiction et de la mauvaise fiction.
  Les extraordinaires visions des astres que nos télescopes nous révèlent m'évoquent la beauté dont la technique peut nous faire don quand elle est au service de fins scientifiques désintéressées.
  En revanche, le pétrole noir qui s'étend sur les eaux du Golfe du Mexique me rappelle ce qui arrive quand nous asservissons la science et la technique à une soif aveugle de pouvoir.

Les bibliographes relèvent à plaisir les deux grands cycles de votre œuvre : Ekumen et Terremer. Qu'est-ce qui vous incite à écrire pour l'un ou pour l'autre ?
   Je n'en ai pas la moindre idée.

Avec vos dernières publications, vous avez ouvert de nouvelles voies dans votre œuvre. Pensez-vous ne plus écrire pour l'Ekumen ou pour Terremer ?
  Mon cher Bernard, j'ai quatre-vingt ans. J'ai été absolument ravie de me surprendre à écrire Lavinia, mais je crois qu'il serait plutôt stupide, voire présomptueux de me croire capable d'inventer indéfiniment des genres. Pour ce qui est des nouvelles, je n'en ai plus écrit déjà depuis un certain nombre d'années. En ce moment, j'écris des poèmes. Cela correspond probablement à ce dont j'ai besoin.

Vous vous intéressez vivement à ces cultures bâties sur de l'éphémère, pas moins complexes, ni moins sophistiquées que les nôtres, mais que les chemins de l'Histoire menacent d'extinction, parfois violente... Ishile livre écrit par votre mère pour raconter comment votre père a recueilli le dernier indien Yana survivant des massacres du XIXème siècle, a-t-il eu une influence sur votre œuvre ?
  Comme je l'ai souvent expliqué, je n'ai rien su d'Ishi, ni des relations de mon père avec lui, jusqu'au jour où ma mère a commencé à faire des recherches à son sujet pour écrire son livre. Je ne sais toujours pratiquement rien de lui en dehors de ce que j'ai lu dans ce livre.
  Je crois que mon intérêt pour les sociétés fragiles, les cultures les plus diverses et ceux qui vont vivre chez des peuples étrangers pour apprendre quelque chose d'eux, est d'ordre plus général.
  Il tient peut-être à une affinité de tempérament ou d'intellect avec mon père, qui était anthropologue. Comme je l'ai déjà mentionné ailleurs, il étudiait des sociétés tandis que j'en invente. J'ai lu en amateur une foule d'ouvrages d'anthropologie et d'ethnologie (et on peut retrouver ici et là dans mes œuvres des traces de Levi-Strauss, ainsi que de Shapir, de Geertz et d'autres encore). Quant au personnage de l'étranger en pays étranger, du marginal solitaire qui doit s'adapter à un monde nouveau pour survivre, c'est bien entendu un classique de la fiction. La fascination qu'il exerce est intemporelle, peut-être parce que, pendant notre enfance et notre adolescence, nous avons tous été des étrangers qui devaient s'adapter aux êtres souvent incompréhensibles et effrayants au milieu desquels ils vivaient.
  Ce thème, ainsi que le relativisme culturel qui imprègne mes romans et mes nouvelles, dérive probablement aussi de la vision taoïste qui refuse de privilégier un ensemble d'impératifs moraux ou de règles de conduite, laissant toujours à l'individu le choix toujours contingent de la « Voie ».

Peut-on voir un écho d'Ishi par exemple, dans des romans comme Planète d'exil, la Cité des Illusions, ou... ?
  Le thème de l'étranger solitaire est déjà présent dans le premier roman que j'ai publié, Le Monde de Rocannon, et évident dans La Main gauche de la nuit et beaucoup d'autres de mes œuvres. 
(traduit de l'américain par Anne-Judith DESCOMBEY)

jeudi 3 septembre 2009

« La Première Pierre », nouvelle inédite d'U. LE GUIN


A la découverte du peuple des Obl, des Nur, des Obl et des Oblblit... Une postface de l'auteur conte la genèse de ce récit, un bonheur d'intelligence et d'ironie... aux Editions Souffle du Rêve (trad : A.J. Descombey) ou comment une femme intelligente, barrée dans ses études universitaires par le conservatisme et le machisme US, sut faire rire de ses déboires... (Cette nouvelle est extraite du recueil : « Pêcheur de la mer Intérieure ».

vendredi 9 janvier 2009

Les Voltigeurs de GY (Ursula K. LE GUIN)

" LES VOLTIGEURS DE GY "
nouvelle d'Ursula LE GUIN
« Les gens de Gy ressemblent beaucoup à ceux de notre plan à ceci près qu'ils ont des plumes au lieu de poils. Le duvet presque invisible des nourrissons devient la douce brosse beige tachetée des enfants ; puis, à l'adolescence, surgit la coiffe de plumes. Les hommes arborent en général une collerette sur la nuque... »
Curiously enough, I recently wrote a story about winged people... écrivait Ursula LE GUIN, il y a sept ans de cela, à propos de ce récit extrait d'un recueil qu'elle venait d'éditer et la magicienne nous convie dans son antre imaginaire pour décrire la cruauté, ce puits sans fond de l'humanité.

TARIF DE LANCEMENT : 2.50 € jusqu'au 30 avril 2009.