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vendredi 17 mai 2013

Comment fabriquer un harceleur moral ?

 L'entreprise est ainsi faite qu'il faut savoir où mettre les moins compétents. A la suite d'un examen superficiel, un esprit moyen pensera : « Là où leurs erreurs sont le moins susceptibles de nuire. ». Un esprit acerbe vous rétorquera que vous êtes mûr pour subir un harcèlement moral intensif et tout l'encadrement de rire avec lui, mort de rire, littéralement.
 Imaginez une seconde que vous êtes chef et que vous devez vous choisir un adjoint, un cadre, à qui vous confierez des responsabilités. Si vous prenez une personne motivée et compétente :
1°) Elle va vite vous faire de l'ombre et vous menacer (surtout si votre compétence n'est pas bien assurée).
2°) Elle est capable de vous contredire devant tout le monde, et il n'y a rien de plus désagréable.
3°) Elle risque de gripper à tout moment la chaîne si bien huilée des encadrants : soumis à leur hiérarchie, odieux avec ceux qu'ils dirigent.
 A l'opposé, prenez une personne dénuée de qualité professionnelle et bombardez-là, je ne sais pas, planificateur. Comme cette personne n'en avait pas les qualités, elle va vous être éperdument reconnaissante.
 Mais, me direz-vous, l'appétit venant en mangeant, cette personne ne risque-t-elle pas de gagner en ambition et de comploter ?
 L'incompétence a alors son utilité : à la moindre bourde que cette personne commettra, elle se retrouvera en porte-à-faux devant les personnels. Vous aurez alors beau jeu de venir à son secours, et de corriger les erreurs sans nombre qu'elle commet par simple méconnaissance d'un travail qu'elle n'a jamais pratiqué et sur lequel une paresse naturelle l'aura conduite à ne jamais s'informer. J'allais oublier d'ajouter la paresse à son incompétence.
 Dès lors, le dispositif est en place : à la moindre faute commise, l'incompétent promu vous est redevable de sa sauvegarde, et tant que cette incompétence se maintiendra, l'incompétent promu vous sera éternellement soumis.
 A l'opposé, face à des personnels inférieurs qui connaissent son incompétence, le promu aura à cœur de les humilier, de les brimer, d'imaginer des pièges que la simple position de promu lui permet de mettre en œuvre.
 Alors, qui promouvoir pour assister un dirigeant ? Un cadre plein d'avenir ? Ou un incompétent contraint à la reconnaissance ? La réponse fait-elle l'ombre d'un doute ?

jeudi 9 mai 2013

Harcèlement moral : faire d'une pierre deux coups

Un jour, une planificatrice d'entreprise intime l'ordre à un employé de prendre un mi-temps thérapeutique. Ce n'est pas la première fois : elle lui a déjà suggéré de prendre ce temps partiel, mais ce coup-ci, excédée de n'avoir pas été écoutée, elle profère d'une voix vibrante d'autorité, ce qui est devenu un ordre émanant de la direction.
 Moyennant un horaire aménagé, l'employé, qui est malade, tient son poste. Cela signifie-t-il la fin de l'accord passé entre l'entreprise et la médecine du travail ? Il ne sait pas. 
 En face de lui , la planificatrice rayonne d'auto-satisfaction : elle lui a dit son faitDéstabilisé, l'employé ne sait quoi répondre. Comme il a mis toute son énergie à tenir son rang, quand cette responsable lui exprime subitement son mépris, sur le coup, il quitte le bureau en colère et déprimé. Parfois la colère l'emporte. Mais la déprime revient. C'est comme ça que se répand le harcèlement, comme un poison qui intoxique lentement.
 Les collègues lui rappellent que la responsable n'est pas médecin, et qu'en dehors d'un véritable thérapeute, nul n'est habilité à lui prescrire un mi-temps thérapeutique. Mais ça ne change rien : il déprime quand même, même si la colère masque la déprime au début.
 Un hasard fait qu'il raconte son histoire à une personne extérieure : celle-ci, qui connaît bien l'humanité, lui fait la remarque qu'un malade est un boulet pour une planificatrice, et que cette dernière a sans aucun doute, quelqu'un à placer... L'employé, surpris, reconnaît qu'il ne s'est jamais vu en boulet... mais il voit aussi qu'elle a raison.
 La direction vient de refuser une promotion à un collègue. Depuis, ils sont en surnombre, mais la direction tient à humilier et à brimer le collègue en le ligotant à son poste de travail. Tant pis si le surnombre coûte cher.
 La planificatrice ne brille ni par son esprit, ni par son indépendance, et comme c'est simple d'obéir sans poser de question, elle le fait en prenant le petit ton excédé de la personne gentille que personne n'écoute jamais : « Et si on faisait pression sur le malade ? »... ce qui permet de « faire d'une pierre deux coups ».

jeudi 14 juillet 2011

Technologie libératrice, technologie perverse du Pouvoir

Je crois que je ne pourrai jamais me défaire du plaisir à me servir de technologies puissantes : me libérant, elles me permettent de créer. Ainsi, j'ai vécu deux métiers, ingénieur en informatique et cameraman : métiers de création, de libération du regard pour mieux exercer le travail de l'esprit.
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Pourtant mes conditions de travail, ici comme ailleurs, se dégradent. A marches forcées, ma direction m'impose un travail terne, et exige de moi répétitivité et obéissance : je n'ai pas changé, naïf, je ne peux m'empêcher d'aimer mes caméras, c'est ma faiblesse, eux c'est leur cynisme. Ma direction se sert de la technologie en vue d'asservir, de réduire, d'humilier et de ramener les hommes à des automates. Pour eux, la technologie, c'est le moyen de réduire, d'enchaîner et d'exclure. Leur vision de la technologie, c'est l'esclavage, c'est l'abrutissement d'autrui et au fond, c'est leur vision de la condition humaine.
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La technologie est comme un miroir qui révèle à autrui votre âme : l'âme de ma télévision serait donc de l'ordre de l'exclusion, de l'étroitesse d'esprit et du mépris. Et cette vision de la technologie comme perversité débouche naturellement sur un art du harcèlement moral.

mardi 22 mars 2011

Bouc émissaire : cameraman de la télévision nationale

Quand j'étais petit, cameraman, c'était le plus beau métier du monde.
Aujourd'hui, c'est ce que je suis devenu, je travaille à France 3.
Et là, on me demande dix fois par jour, ce que ça fait que d'être un fainéant.
Qu'importe la réalité, du moment que la plaisanterie est grasse,
Lourde, répétitive et qu'elle sert admirablement les intérêts de la direction.
 Du fait de l'invention de caméras dites robotisées, notre métier a été vilipendé. Peu à peu, on nous a interdit de bouger les caméras, de changer de point de vue, et les mouvements. Puis on a vidé les plateaux : plus de livre, plus de médaille qu'on montre, de légumes qu'on apporte pour venter leurs qualités, de collectionneurs déballant leurs jouets pour qu'ils soient filmés, rien de tout ça, car, supposant une recherche, une qualité d'image, il est évident qu'une caméra robotisée est inapte à rendre ce service, et qu'il faut un opérateur pour faire une image vivante et originale. Donc on vide les plateaux pour les rendre sans intérêt.
 Nos centres régionaux ont été affectés à des chefs sans imagination (sauf pour casser une grève, là, ils font preuve d'originalité) : pour faire des économies, on a interdit tout ce qui était original, puis on a figé les caméras, et une fois qu'elles ont été figées, on les a robotisées en argumentant que les opérateurs étaient inutiles. En tuant le chien, on a tué l'image, puis l'homme dont c'était la mission que de l'inventer et de la rendre belle.
« Le troisième millénaire est un bouillon de médiocrité promue au rang de dynamique d'entreprise. »
La modernité, depuis onze ans, c'est être empêché d'exercer notre métier, c'est de la répétitivité, de la fadeur, de l'ennui et comme par hasard, des audimats qui s'effondrent. Les anciens chefs de centre étaient ingénieurs, dévoués et modestes devant la compétence. Les chefs de centre modernes sont surtout imbus d'eux-mêmes : en robotisant une caméra, ils suppriment les cadreurs : de bouc émissaire, nous sommes devenus des non-hommes, des variables d'ajustement.
 France Télévisions qui est par ailleurs un champion de ce qu'on appelle des « placards dorés », des gens dont on ne veut plus, mais qu'on promeut et qu'on paye très cher pour ne rien faire, quelques centaines de postes selon les estimations les plus raisonnables, sacrifient sur l'autel de la déshumanisation les cameraman qui lui ont tant donné... Injustice, humiliation et maintenant liquidation, la télévision de service public est devenu un bouillon d'inculture et d'injustice : vive la modernité ? 

jeudi 23 septembre 2010

Discours sur la servitude volontaire : je ne félicite pas mes maîtres !

Chose vraiment étonnante de voir un million d'hommes misérablement asservis sous le joug, non qu'ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu'ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d'un qu'ils ne devraient pas redouter - puisqu'il est seul, ni aimer - puisqu'il est envers eux inhumain et cruel...
... Ce maître, ce qu'il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D'où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n'est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne vous les emprunte ?
  Je me souviens d'une professeur de philosophie, qui expédia en quelques heures Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Diderot. Je réfléchis depuis des années sur les bizarreries du pouvoir dans les entreprises et voilà qu'une quarantaine de pages lumineuses décrivent les abus de pouvoir, le harcèlement moral, et que cette voix haute et claire a un nom étrangement connu, venu d'une chanson de Brassens, pour tout dire, et que cette voix décrit les fondements du pouvoir par cette remarque : nos tyrans ne se maintiennent au pouvoir, non par la répression et la violence, mais par le consentement de ceux qui ont tout à en souffrir.
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Après ça, vos lectures vous sembleront fades : DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE d'Etienne de LA BOETIE (1530 - 1563) : il existe un éditeur assez intelligent pour avoir réédité ce chef d'oeuvre dans une version traduite en français moderne (en 1997) : un grand merci aux Editions MILLE ET UNE NUITS !
Modération : ce n'est pas sans doute pas la seule édition mais celle que j'ai découverte, et la postface donne toute la finesse de celle qui l'a traduite en français moderne. C'est la plus facile à trouver, et la moins chère.
En matière de conseil de lecture, j'y ajouterai cette excellente thèse de Bernardette Gadomski : « La Boëtie, le penseur masqué », dont j'ai croisé l'auteur au Salon de Vaux-le-Pénil et où l'auteur analyse les conditions d'apparition de ce météore de la philosophie et du pouvoir, et la permanence d'un ouvrage qui disparaît des décennies et qui resurgit tout aussi régulièrement, lecture migratrice, propice au sentiment d'injustice et d'abus... 

vendredi 2 juillet 2010

Les lois sur le Harcèlement moral au travail sont-elles un échec ?

  Un ami, avec qui j'en parlais, spécialiste des lois du travail, me confia que les procès pour Harcèlement Moral échouaient souvent, faute de témoins... Une amie, à l'honnêteté au-dessus de tout soupçon, fut soumise à la violence de son chef : elle me rapporta qu'une seule personne, sur cent employés, se déclara prête à témoigner en sa faveur. J'ai connu aussi ce processus. La victime voit des sourires entendus, entend des sous-entendus, des gens qu'elle ne connait pas viennent s'en prendre à elle, à son travail, ou à sa personne, des collègues pratiquent la délation et le dénigrement et on finit par lui retirer son travail...
 La plupart des représentations que nous avons, tiennent à ce que nous cherchons un coupable, un acteur désigné qui soit la cause de nos maux : patron, DRH, chef de service... L'encadrement regorge d'ambitions et il est devenu de nos jours un désert Moral, mais ça ne suffit pas à définir un harcèlement : le départ de l'opposant ne fait pas cesser le harcèlement.

 Cela ne vient-il pas de ce que le harcèlement moral est une action de groupe ? Ce qui a initié la pression n'est pas toujours une personne, une rumeur ou une réputation suffit à initier le processus... Un cadre va se charger de vous désigner à la vindicte, il est le premier relais, celui du pouvoir. Mais il ne va pas suffire : le simple jeu des pouvoirs à l'intérieur de l'encadrement peut suffire à annuler le Harcèlement qui se dessine. Il va falloir que le relais ne dispose d'aucun opposant, ou de connivences. À ce moment, la dynamique de groupe peut être activée. 
 En premier,  ceux qui espèrent tirer profit de tout, y compris des difficultés d'autrui, se chargeront soit d'accuser publiquement la victime qui leur a été désignée, soit de lui mettre des bâtons dans les roues, en faisant en sorte que la victime n'en sache rien. La victime a toujours des ennemis naturels qui ne seront que trop heureux d'amplifier la pression. En troisième, les flatteurs, soucieux de complaire à leur direction, se découvriront le goût des responsabilités et de l'initiative : leur désir de plaire n'aura de cesse d'amplifier la pression.
  La Soumission enfin, la grande, la vraie, la plus sordidement répandue, la Soumission enrobera le Harcèlement comme un gâteau a besoin d'une génoise pour lui donner forme et effet. Là tout est prêt...

  Donc, si le Harcèlement Moral est l'œuvre d'un groupe, c'est le groupe, son fonctionnement,  son idéologie, les situations de toute-puissance qu'il crée... qu'il faut analyser et remettre en question son statut global. Le pouvoir n'est qu'une délégation, et ses maîtres temporaires ne sont que les obligés de l'entreprise.
(dessin emprunté à WOLINSKI)