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dimanche 27 janvier 2013

La vie c'est comme une dent (Boris Vian)

La vie, c'est comme une dent
D'abord on y a pas pensé
On s'est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ça vous fait mal, et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu'on soit vraiment guéri
Il faut vous l'arracher, la vie.
                         Boris Vian
Ce chef d'œuvre, modèle de concision et d'humour noir, nous vient de son recueil intitulé : « Je voudrais pas crever » et là, pas de doute, en matière de mal de dents, c'est autant du documentaire qu'une éclatante poétisation de la douleur ! 

dimanche 4 novembre 2012

Arthur, où t'as mis le corps ? (Reggiani & Vian)

Ce fut un forfait parfait, 
Un vrai forfait bien fait,
Car on est des fortiches.
Le client était futé, 
Alors on l'a buté
Pour faucher ses potiches
C'est Arthur qu'était chargé
De se débarrasser
De son cadavre moche
Mais Arthur a rappliqué 
En murmurant : « Ça cloche,
J'sais pas où il est passé ! »

« Hein ?

Arthur où t'as mis le corps ? » Qu'on s'est écrié en chœur,
« Ben j'sais pus où j'l'ai foutu les mecs »
« Arthur, réfléchis, non de delà ! Ça a une certaine importance. »
« C'que j'sais, c'est qu'il est mort, ça, les gars, je vous le garantis,
Mais bon sang, c'est trop fort, j'me rappelle pus où que j'l'ai mis.»

Mais le marchand d'antiquités,

Avant d'être liquidé,
Avait pris le bigophone
Et nous voilà dans la brousse, 
Un car de flics aux trousses.
On la trouvait moins bonne,
On a loupé un tournant
Et on se retrouve en plan
Au milieu d'une vitrine
Les poulets s'amènent en tas
Et puis ils nous cuisinent
Dans la petite pièce du bas.

« Ouille !

Arthur, où t'as mis le corps ? » s'écriaient les inspecteurs,
« Ben, j'sais pus où j'l'ai foutu, les mecs. »
« Arthur, réfléchis, non de delà ! Ça a une certaine importance. »
« C'que j'sais, c'est qu'il est mort, ça les gars, j'vous l'garantis.,
Mais bon sang, c'est trop fort, j'me rappelle pus où c'que j'l'ai mis ! »

« Alors y a plus d'preuve, hein ? 
Hein ? Y a plus d'preuve. »

On a écopé de dix ans
C'est plus que suffisant
Pour apprendre la belote.
On ne pouvait pas s'empêcher
De toujours questionner
Notre malheureux pote.
Comme il maigrissait beaucoup,
On cognait plutôt mou,
Pour pas trop qu'il s'étiole.
Mais en nous-mêmes, on pensait :
« Arthur se paie notre fiole,
Il nous fait tous marcher. »

« Tu vas causer, oui ?

Arthur, où t'as mis le corps ? » qu'tous les jours on lui d'mandait.
Arthur, il en est mort et on sait pas où il est passé !
Ah mince alors, Arthur,
Allons mes enfants, votre copain Arthur, où l'avez-vous mis, hein ?
Dites-le à votre bon petit directeur, hein !

Aucun d'nous n'se rapp'lait plus

Ce qu'on avait foutu
De cet Arthur de merde,
Et le directeur furax 
Attrapait des anthrax
A l'idée qu'il se perde,
On a fait v'nir un devin
Qui lisait dans les mains,
Et même dans les oreilles
Mais comme tout ça ne donnait rien, 
Un beau soir, on essaie,
Le spiritisme ancien.

Ça tourne, les enfants, ça tourne : « Arthur, es-tu là ? »

« Oui, les gars. » « Arthur, où t'as mis ton corps ? »
« Mais j'ai pus d'corps, les gars. »
« Arthur, as-tu du cœur ? »
« Belote, les gars, rebelote, et dix de der. »

Ah !

Et on a enfin compris que ce salaud d'Arthur était au paradis.
Oh, la vache ! Arthur...
De cette Chanson, on connaît surtout la version chantée par Serge Reggiani, et c'est très récemment que j'ai appris, par un ami, que le texte, ultra-savoureux, était de Boris Vian

dimanche 20 mai 2012

Je voudrais pas crever (Boris Vian)

Je voudrais pas crever
Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un côté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir 
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les bris d'algue
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que voilà
Mon ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien 
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux inventeurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
 A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche
*
Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort...
Boris VIAN (1920-1959) est plus connu pour ses romans que pour sa poésie, qui, pour peu volumineuse qu'elle soit, contient des œuvres qu'on ne peut plus oublier après leur découverte. Je vous propose cette belle version de Pierre Brasseur...