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mardi 5 juillet 2016

Auteur ou syndicaliste : où est la différence ?

Auteur, écrivain, romancier : quel que soit le titre que j’accroche à ma boutonnière, aucun ne convainc. Les artistes ont un statut à part, mais l’écrivain n’est pas, n’a jamais été et ne sera sans doute jamais un artiste. Ni un intermittent du spectacle, ni un érudit (les érudits aiment à regarder depuis leur hauteur les auteurs qui sont trop nombreux, tout le monde vous le dira).
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Le poète, parfois, mais le romancier, non. Ce type qui prétend maîtriser le langage et qui l’a en général appris à son corps défendant, du moins en France, n’a pour seul horizon que d’œuvrer, tâcheron qui remet cent fois son ouvrage sur le métier, qui s’accroche à sa cafetière comme un naufragé à une poutre. Pendant longtemps, j’ai eu aussi le cendrier débordant. Une amie que j’avais hébergée m’a dit, un soir où j’avais réécrit un scénario en guise de « distraction » : « Tu te serais vu fumer ! Tu allumais clope sur clope ! » Et c’est vrai que, lorsque j’émergeai de ces séances d’écriture harassantes, je constatai le cendrier qui tanguait sous une mer de cendres un peu ébahi : ça n’était pas possible que j’ai fumé tout ça.
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Un auteur, un vrai, le plus courant, est quelqu’un qui ne vit pas de ses droits d’auteur, qui s’accroche à son travail et qui consacre le reste de son temps, ce que d’autres appellent leurs « loisirs » à cette chose que lui sait être une passion, quelque chose qui vous fait souffrir mais qu’on aime d’un amour assez profond pour en accepter la peine. Mais la plupart des gens me disent que j'en fais trop, et que ce n'est qu'un hobby, fort léger au demeurant (surtout de la part des gens qui ne lisent pas, et pour qui l'écriture est un loisir vraiment futile) et que l'écriture ne peut pas m'être d'une telle valeur.
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Un syndicaliste est une personne louche : quelle que soit la fonction que j’accroche à ma boutonnière, elle ne convainc pas. Si j’aimais vraiment mon métier, tout le monde vous le dira, je ne me mêlerais pas de ce qui ne regarde que ma direction. En tant que syndicaliste, je ne suis pas, n’ai jamais été et ne serai sans doute jamais « honnête » : ni pour la direction, ni pour les collègues. Trop engagé pour les uns, pas assez pour les autres.
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 Le militant politique, oui, là où je travaille, il y en a quelques uns, principalement à la rédaction et ils accumulent du respect pour les théories qu'ils défendent. Mais le petit syndicaliste ? Celui  qui pense que l’essentiel est de militer là où il se trouve, qui n’a pour seul horizon que de servir ses collègues, peut-il sincèrement tenir un objectif aussi petit ? Comment être sincère sans discours grandiloquent ?
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Dans le temps, être rouge échauffait les sangs, et donnait soif : les rouges buvaient blanc sur rouge et rouge sur blanc sans faire de manières. Je ne bois plus depuis longtemps, et je n’ai jamais aimé me saouler au travail. Le vrai syndicaliste devient ce qu’on appelle dans notre jargon syndical un « politique », à ne pas confondre avec les politiques ci-dessus : il y a politique et « politique », c'est-à-dire quelqu’un qui accumule des mandats, délégué du personnel, représentant au Comité d'Entreprise ou conseiller aux Prud’hommes, mandats qui souvent finissent par prendre le pas sur le métier initial.
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 Mais, aujourd'hui, alors que nous sommes en fin d'un conflit douloureux, le syndicaliste est donc celui dont tout le monde attend : va-t-il va faire grève ? Si je fais grève, il arrive que ce refus de travail parvienne à gripper toute la station : dans ce cas là, je suis ce privilégié égoïste qui profite de sa minorité bloquante pour empêcher à lui seul, cent vingt-huit honnêtes travailleurs de faire leur métier, enfin, ça, c’est ce que disent les cadres de la rédaction et de la technique.
 Et puis il y a tous ces gens engagés qui ne donnent pas un centime à personne et qui ne s'engagent dans rien, gens de gauche qui attendent que je fasse grève, car je les soulagerais de cette envie de faire grève qui les démange, qui les torture, mais ils ne peuvent pas, eux, car ils sont, eux, des travailleurs sérieux, des travailleurs modestes, et ils ont le devoir de poursuivre leur carrière, eux ! 
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Ni écrivain, ni syndicaliste, à peine cameraman, je n'ai rien à accrocher à ma boutonnière et n'en ai ni dépit ni peine. Juste le type qui nourrit la chatte qu'il a adoptée l'an passé ! —, qui change sa litière tous les jours, et qui se fait engueuler à son retour parce qu'il l'a laissée seule tout le jour.
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jeudi 4 avril 2013

Indisponibles : l'état et la BNF terroristes de la littérature

Cette histoire m'arrive avec un an de retard, le registre des livres indisponibles a publié le 21 mars une liste de 60 000 titres dits INDISPONIBLES. J'ai même failli ne pas le savoir. Pire, j'ai un titre dans cette liste.
  1. mon nom a été falsifié (il s'agit d'un pseudo que j'ai utilisé une fois, et c'est curieux de voir que la BNF donne du crédit à mon pseudo et traite mon nom comme une fiction).
  2. Ce titre ayant fait l'objet d'une réédition en 2009 (même si la maison d'édition a fermé depuis), il n'aurait jamais dû figurer dans cette liste.
  3. Pourquoi la Bibliothèque Nationale de France veut-elle me voler mon bien ?
Car c'est bien cela le sujet de l'émoi : en prétendant faire mon bien :
  1. L'état tente de s'approprier ce qui m'appartient, 
  2. Il crée une loi qui le disculpe de ne pas m'en avoir informé,
  3. et la BNF va détourner tout le profit qu'elle pourra en tirer, puisque rien ne sera négocié entre l'auteur et celui qui tentera d'en tirer profit à mon détriment.
Y A-T-IL UN PROFIT À RÉALISER SUR DES LIVRES QUI NE SE VENDENT PLUS ?
Sur mon livre qui ne se vend plus, le voleur ne gagnera rien. Sur 60 000 titres, comprenant quelques milliers d'auteurs actifs, il y en aura bien quelques dizaines qui auront du succès.
Statistiquement, c'est une certitude, même, et dès lors où l'état m'a ôté toute possibilité de négocier les droits du livre, puisqu'il entend me déposséder aussi de ma responsabilité, qu'est-ce qui l'empêche de me spolier en jurant ses grands dieux qu'il fait ça pour mon bien ?
En plus, si par maladresse (allez savoir, y a des maladroits à la BNF), on glisse malencontreusement des titres qui n'ont rien à y faire... Ils pourraient être exploités, créant une kyrielle de procès, est-ce cela que le législateur désire ?

HISTORIQUE DE LA LOI :
Un sénateur, Jacques LEGENDRE, dépose une proposition de loi relative aux livres indisponibles. Pourquoi cette personne s'intéresse-t-elle tant aux auteurs et aux droits perdus ? Mystère : il n'est ni auteur, ni éditeur, et il ne s'est jamais fait connaître dans le domaine du droit d'auteur.
Il semble aujourd'hui que la question initiale était de rendre accessibles les livres dits "orphelins", dont tous les ayants-droits sont introuvables, vide juridique rendant impossible leur réédition tant que les titres ne sont pas tombés dans le domaine public.
Mais dans la loi, telle qu'elle a été votée, peu d'orphelins, mais un concept juridique sous lequel se cache l'objet du vol : le livre indisponible. Il faut bien comprendre que le livre est le seul objet du droit d'auteur visé : il n'existe pas de musique indisponible, ou de logiciel indisponible.
Un livre indisponible est un livre sorti du circuit commercial : il ne possède plus d'éditeur.
  1. Puisqu'on s'inquiète ici des conséquences d'Internet, rappelons que les sites de ventes de livre d'occasion en ligne regorgent littéralement de livres dits indisponibles et qu'il n'y a rien de plus facile que de trouver et acheter un livre indisponible...
  2. Le seul lien que reconnaît la loi au livre, c'est celui du commerce et de l'éditeur. Dès son premier article, la loi évacue purement et simplement l'auteur. Pour que le hold-up soit réussi, il faut qu'il soit partout, ici, par une pure et simple omission, ce qui en dit long sur les motivations des lobbys (en particulier, que fait la S.G.D.L. dans cette galère ? En quoi représente-t-elle les auteurs qui sont purement ramenés par la loi à l'état d'enfants irresponsables, c'est quoi, la S.G.DL. ? Y a-t-il corruption de ses membres ?) qui ont dû influer sur la rédaction de cette loi.
Charge est donnée à la Bibliothèque Nationale de France, puisque ces livres sont supposés avoir perdu toute paternité (faute d'éditeur, insistons bien),  de constituer un fichier des LIVRES INDISPONIBLES DU XXème SIECLE :
  1.  Motif officiel : donner un accès à l'édition numérique aux titres du XXème siècle, que l'édition aurait négligés. Là, je dis, NON MAIS ALLO ! QUOI ? T'es éditeur et t'as plus de titres... ES-TU SÛR D'ÊTRE ÉDITEUR ?
  2. Les auteurs figurent malgré eux dans ce livre. L'argument fallacieux du législateur dit que, s'il s'aperçoit qu'un de ses titres est dans le fichier, il peut demander la correction des erreurs (il y a un fonctionnaire pertinent qui a dû se douter, qu'à force de travailler à marche forcée dans de mauvaises conditions, ils étaient en train de faire un paquet de conneries plus long que la Muraille de Chine) et il peut demander le retrait du titre de la liste.
  3. Faute d'avis, le titre est donc libre, et la BNF peut le négocier avec un acteur privé SANS RIEN DEMANDER À L'AUTEUR, SANS NÉGOCIATION, EN LE NIANT PUREMENT ET SIMPLEMENT.
CONSEQUENCE : L'état, sous couvert de la BNF procède à la confiscation du titre (60000 en tout). La BNF a toute latitude pour vendre ce titre, et, sans avoir négocié aucun contrat avec l'auteur, la BNF promet de reverser des droits. Cette attitude a une nom : C'EST UNE SPOLIATION DES AUTEURS.
 En réalité, je m'occupe de cette questions avec un an de retard, mais je vous livre quelques réactions, déjà datées que j'ai pu glaner ici et là : François BON, auteur connu dans la région Centre, les éditions Ad Astra, un excellent ossier de S.I.lex, Médiapart, le Nouvel Observateur, Ecran total, République des livres (Pierre Assouline) et un cabinet d'avocats spécialisés dans la propriété intellectuelle : c'est simple, il n'y a qu'à la S.G.D.L. qu'on trouve des supporters de cette loi, et cette remarque, quand on connaît les usages en la matière est plus amère qu'ironique, les hommes sont rarement bêtes, mais vénaux, nous le sommes tous, peut-être, mais pas tous au même degré...
 Si vous avez un doute, allez voir, tout le monde est dans le registre RElire. Dans les faits, la conséquence en est une expropriation potentielle de milliers d'auteurs de leurs œuvres, un hold-up faramineux qui porte sur plus de soixante-mille titres, dont l'état entend déposséder les propriétaires légitimes, en réquisitionnant les droits, les contrats, et leur valorisation... On est bien loin des orphelins. C'est plutôt, « Casse chez les Montesquieu ».
 Examinons maintenant le registre RElire, je reprends l'analyse qui a été faite par cet excellent blog
  • La liste comporte 308 titres HORS-DE-LA-LOI, car publiés entre 2001 et 2010.
  • De nombreuses coquilles sur les noms d'auteurs, qui peuvent éventuellement ne pas savoir que leurs œuvres figurent dans cette liste.
  • Un millier de titres ont été publiés avant 1937. Donc, en tenant compte des 70 ans de droit et des six années supplémentaire, ces titres sont dans le domaine public : personne n'a à demander l'autorisation de les éditer.
  • Des auteurs étrangers... traduits, le plus souvent et qui ne sauront jamais qu'un état est en train de s'emparer de leurs textes.
  • Des auteurs comme Nancy Huston, pas tout à fait inconnue, pour un titre chez Gallimard qui est encore en exploitation : Donc beaucoup de titres sont déclarés disponibles alors qu'ils ne le sont pas... Je recopie le graphique ci-dessous
  • A noter que 88% des titres visés ont été édités entre 1970 et 2000, donc la plupart du temps, les auteurs sont vivants ou leurs ayants-droits sont faciles à trouver : les éditeurs veulent éditer des livres numériques ? Mais que ne viennent-ils pas nous voir ?
 A noter que cette œuvre monumentale, dont on craignait qu'elle n'ait été accouchée dans la hâte et l'amateurisme... a été visée par 60 sages, qui ont validé, dans leur immense sagesse, en une journée, cette montagne et qui ont examiné en toute objectivité, 60 000 titres en un journée, soit, 1000 titres par sages, soit, sur une journée de huit heures (soyons généreux) : chaque sage a consacré 28,8 sec pour examiner chaque livre, ce n'est plus de la sagesse, c'est un REcord pour le registre RElire.
CONCLUSION :
Non seulement, c'est une spoliation, mais c'est un bazar. Pourquoi l'état tente-t-il de gérer les œuvres des auteurs à leur place ? Pourquoi s'en montre-t-il incapable ? Pourquoi la S.G.D.L. qui s'était associée à la lutte contre la numérisation sauvage s'est-elle engagée dans ce fric-frac juteux ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais :
  • Cette loi est HORS-LA-LOI, 
  • Il faut l'abroger cette loi sur les livres indisponibles.
  • Un collectif, le droit du Serf, tente de représenter les auteurs, ce que la SGDL n'a jamais fait, et c'est une initiative à suivre... A la suite de la première réunion, un fonctionnaire du ministère de la culture a déclaré : « Un livre peut ne pas être épuisé et être indisponible...  »
Les auteurs sont les seuls possesseurs de ce qu'ils ont imaginé, pensé, couvé, écrit, réécrit, corrigé, discuté, comparé, dont ils ont douté avant de remettre le travail sur le métier pour la centième... créé à la sueur de leur front. Ce qu'ils aiment, ce qui leur donne envie de se lever et tout ça pour le bonheur de faire partie de l'humanité, c'est le livre, et les auteurs sont toujours DISPONIBLES pour les livres, ou pour en parler... Alors ? ALLO ? QUOI ? TU M'ECOUTES PAS ?

jeudi 26 avril 2012

Auteurs faussaires ?

 Selon certaines voix autorisées, pleines de pénétration, la grande poétesse Louise Labé ne serait qu'une manipulation, un mensonge, une personne imaginaire élaborée par un groupe de poètes autour de Maurice Scève. La véritable Louise Labé aurait été une prostituée : une femme qui vend son corps, inculte, analphabète de surcroît. Depuis quand les femmes savent-elles lire ? Depuis quand prétendent-elles  écrire de la poésie ? Nul ne veut admettre qu'une épouse, oisive, pour tromper l'ennui se serve des mots qu'elle avait appris dans son enfance et ose une licence sensuelle capable de faire rougir...

 Dans l'antiquité, le génial Esope n'aurait lui aussi été qu'une fable ! Imaginez-vous un esclave plus intelligent que ses maîtres ? Ses maîtres auraient inventé le concept « d'esclave intelligent » (de l'humour), et le maître recevant des ambassadeurs étrangers de leur raconter des fables qu'un de ses esclaves, bossu, et laid de surcroît, aurait inventées... Depuis quand les bossus ont-ils de l'esprit ? Et le maître de cacher son talent sous une ingénieuse invention...

Shakespeare ensuite, un homme du peuple, capable d'écrire, capable de mener la poésie anglaise vers des sommets que nul n'a plus jamais atteint, capable de prendre une légende italienne secondaire et d'en tirer une œuvre aussi immortelle que Roméo ou Juliette, de donner des frissons à des millions de terriens regardant le Roi Lear ? Les dénicheurs de complots lui accordent généreusement le statut de prête-nom pour le comte d'Oxford, plus noble qu'un homme du peuple, mauvais comédien, inculte, tout juste capable d'engendrer des flopées de bâtards, qui lui sert de façade sans que sa noblesse n'en soit entachée...
 Molière auteur ? Ce va-nu-pieds qui couchait avec des actrices italiennes, mécréantes et qui ridiculisa le jeu d'acteur avec des pantomimes muettes, vous voulez nous faire croire qu'il aurait écrit des dialogues drôles, fins, éclatants de répartie ? Que nenni ! Cet improbable comédien donna son nom au grand Corneille qui, dans sa mansuétude le fit profiter de sa plume et de la grandeur de ses alexandrins ! Bientôt, vous verrez, ce sera Racine, (et son humour légendaire).
 De tout temps, des hommes ont dénié aux hommes du peuple le droit au génie, l'accès au langage, à sa maîtrise, à la puissance de suggérer la terreur ou le rire. Il est insupportable que des hommes du peuple puissent donner des leçons de sagesse à des puissants dont la noblesse, la puissance justement, est historiquement liée au pouvoir des armes, le noble est un officier militaire du roi, il jouit de pouvoir militaire et du monopole de la violence, de là à dire qu'il est intelligent, subtil et raffiné, il n'y a qu'un pas que les grandes « Voix de son maître » n'hésitent pas à franchir !
 Les seuls escroqueries littéraires connues, et c'est là tout leur sel, tient à cela qu'elles ont été RÉVÉLÉES par les auteurs eux-mêmes, tel Romain Gary se dévoilant sous le masque d'Emile Ajar, ou Orson Welles annonçant l'invasion des extraterrestres à la radio, histoire de se moquer de leurs contemporains et parce que le besoin de rire du ridicule l'emportait sur l'idée de mystifier. La mystification n'a de saveur que par son aveu.
D'une nature plus révélatrice est l'histoire du Requiem de Mozart. Le fameux homme en noir qui lui passe commande d'une messe des morts est le régisseur du comte de Walsegg. Ce même comte Walsegg organisa la première représentation du requiem, en se contentant d'écrire son nom sur la partition en tant qu'auteur... et expliquant, des larmes dans la voix, que son chagrin, à la mort de son épouse, lui avait inspiré une musique... sublime, non ?
 L'application du beau principe du rasoir d'Ockham, à savoir, entre deux propositions aboutissant au même résultat, préférer la plus simple comme étant la plus raisonnable, la raison ayant horreur de la complication et des entités inutiles, ne laisse pas place au doute. L'intrus, c'est le complot et l'énergie formidable qu'il faudrait pour le rendre crédible : les comploteurs auraient besoin d'une énergie inhumaine pour faire croire à leur création.... Secundo, ces accusations de mise en scène, de création d'un personnage imaginaire, sont ridicules parce que tout le monde court après la gloire et la renommée. Tertio, ces scénarios torturés sont surtout révélateurs de la mentalité de leurs concepteurs : tordue, torturée, souffrante, amère d'un manque de reconnaissance, désireuse de se venger sur autrui de ce qui leur manque... toute la misère humaine et sa vanité résumée dans leur thèse souffreteuse.
  Et si, justement, ce n'était pas là la certitude que le talent des uns insupporte moins les maîtres que leurs serviteurs. Le talent ne se transmet pas par héritage, comme la noblesse ou l'argent. Le talent plante ses graines là où on ne l'attend pas. Il n'a pas  besoin de flatter pour être brillant, il n'a besoin de gagner son pain, il aime croquer le ridicule et il vieillit si bien...

mercredi 15 février 2012

Anonymous : libérateurs ou « pilleurs libres » ?

Ils ont un nom bizarre, ces Anonymous. Au début, ça me rappelle les vengeurs masqués et mon amour d'enfant pour les exploits de Zorro, le vengeur masqué, qui permit d'idéaliser l'accession de la Californie à la démocratie. Je me souviens aussi de ma passion pour la bande dessinée « V pour Vendetta ».
  En signant Anonymous sous le masque de Guy Fawkes, le mouvement revendique le fait de cacher son identité par référence aux vengeurs masqués. Le côté romantique est sympathique. Mais la vie n'est pas faite de fictions romantiques. La Californie fut cédée par le Mexique à l'issue d'une guerre et la ruée vers l'or provoqua un afflux de population qui décima les indiens. Nul vengeur masqué en Californie, mais des mineurs qui massacrèrent les indiens. Aucune série télévisée n'a raconté ces massacres commis par des blancs armés des meilleures intentions du monde : piller l'or de la Californie. Tiens, je connais moi aussi des gens qui, au nom de la lutte contre la censure, réclament le droit de piller ce qu'ils veulent...
 Quant à Guy Fawkes, c'était un révolutionnaire qui tenta de faire exploser le parlement : pour prouver la justesse de sa cause, il était déterminé à tuer des centaines de députés. Quant à la série « V pour Vendetta », elle est très jolie, mais c'est une fiction.
 Anonymous, qu'il l'ait voulu ou non, est donc une référence romantique et une référence violente, car il y a beaucoup de violence derrière ces vengeurs masqués. La fiction, dont se sert Anonymous semble un excellent vecteur, car elle attire la sympathie instinctive pour l'image qu'elle prétend incarner et tente de faire croire que vos rêves vont devenir réels. Anonymous manipule fort bien la communication.
 Quand il n'est pas de carnaval, le masque sert souvent à dissimuler l'identité d'une personne violente : voleur, violeur, espion, extrémiste religieux... Le «vengeur masqué» est l'exception sympathique mais il n'est que cela, un — sympathique, mais quel mensonge réussi ne l'est pas ? — mensonge.
 Ces derniers jours, suite à des propos menaçants, Anonymous fait paraître des déclarations lénifiantes affirmant leur désir de défendre les libertés individuelles. Si les membres d'Anonymous peuvent prétendre avoir lutté contre la censure d'état en Tunisie, Iran, Algérie, ou contre l'église scientologiste, ils se révèlent réactionnaires, quant au droit des auteurs qui sont pour l'instant les victimes collatérales de l'Internet. On leur dénie leur expression, leurs écrits, leurs films, leurs musiques, en les volant, en les dupliquant et en ôtant le nom de l'auteur pour briser leur origine : les idées sont libres, mais les expressions de ces idées appartiennent à ceux qui ont eu le courage de les formuler et de les signer. L'Anonymat se métamorphose en destructeur très violent des auteurs qui sont leur cible privilégiée. Quoi de plus haïssable que celui qui a le courage de prendre visage quand on se revendique anonyme ?
 On a d'ailleurs l'impression qu'il ne s'agit pas des mêmes anonymes qui dénoncent les manipulations de la scientologie et qui exigent le droit de regarder « Massacre à Fort-Apache » sans débourser un penny. En tout cas, ce n'est pas le même discours, et l'on voit toute l'ambiguïté de ce sourire qui peut dissimuler des intérêts discordants. Y a-t-il plusieurs anonymous, celui qui lutte contre les sectes, et celui qui désire consommer gratuitement tout ce qu'il veut ? En revendiquant la liberté totale, Anonymous détruit — à égalité avec les grands lobbys informatiques — le droit d'auteur sous prétexte de leur liberté à piller ce qui leur semble bon, un peu comme ces chercheurs d'or californiens qui détruisirent tous ceux qui s'opposaient à leur soif d'or.
 Un auteur signe, non pas « d'un 'Z' qui veut dire Zorro », mais de son nom ce qu'il écrit. S'il écrit des textes brûlants, il en accepte le risque. Le droit d'un auteur à assumer ses écrits implique qu'il en reste le dépositaire, le représentant et leur incarnation, devant la loi, et aussi devant les hurlements de la foule anonyme... Salman Rushdie est tout sauf anonyme. Et les fatwas d'Anonymous me donnent des frissons quant aux conséquences qu'elles pourraient avoir sur des esprits faciles à enflammer...
 Qui est du côté du peuple, les anonymes qui détruisent tout sur leur passage ou les auteurs qui le défendent en leur nom ?

mercredi 8 février 2012

Plagiat : l'invasion des profanateurs de création ?

 Internet a généralisé la notion de « plagiat », et les professeurs crient à la perte de créativité d'élèves juste capables d'opérer des « copier/coller » aveugles. L'idée sous-jacente pourrait se résumer ainsi : « Recopier, c'est manquer d'originalité et de créativité ».
 Petit contr'exemple : une biographie d'Hemingway écrite par un présentateur vedette de la télévision s'est révélée n'être que la recopie d'une thèse étudiante, et l'enquête qui s'est ensuivie a montré que le présentateur faisait travailler un autre écrivain — un nègre dont il est le plagiaire — et que ce nègre s'était simplifié le travail en recopiant la thèse. A votre avis, qui fut réprimandé ? La star ou le nègre ? Le vol de texte est une pratique banale dans le Monde...
« Qu'est-ce que l'originalité ? » Je me souviens d'une enseignante d'allemand qui nous avait parlé de Berlin, à l'époque du Berliner Mauer avec des accents poignants : j'avais redit ses paroles dans un devoir et j'avais reçu des éloges pour l'originalité de mon propos...
 Cette règle est généralisable : pour avoir une bonne note, l'enseignant vous demande seulement d'aligner ce que vous avez appris en cours et de montrer que celui-ci a été compris. Apprendre, c'est recopier jusqu'à s'exempter de personnalité. Je ne connais qu'une exception — merveilleuse, il est vrai — à cet ennui de l'enseignement : elle date du collège, où j'ai eu, de la sixième à la troisième, des professeurs de français qui n'étaient jamais aussi heureux que lorsque nous leur présentions une rédaction inventive, animée d'un souffle. Ils se montraient indulgents avec nos maladresses pour mieux mettre en valeur la singularité d'une parole.
 Après, plus de rédactions, plus de création : jusqu'à cinq années après le baccalauréat, nul besoin de prouver son originalité, bien que, de-ci de-là, une pointe personnelle ait le droit d'exister et fasse sourire un correcteur. Je me souviens d'un oral de physique, pour entrer dans une école d'ingénieurs où le professeur m'a posé un exercice classique, que je n'avais jamais réussi à résoudre. Faute d'en être capable, j'ai fait semblant de réfléchir et je lui ai proposé un à un tous les théorèmes se rapportant à l'exercice. Je n'ai pas trouvé la solution, mais pour avoir montré que j'avais appris les équations de Maxwell, j'ai récolté un douze, suffisant pour intégrer une école d'ingénieurs... Je n'ai plus jamais eu à manipuler les équations de Maxwell, et c'est heureux pour vous.
 A l'opposé, plus tard, il m'est arrivé de présenter un texte à un producteur quelconque, «pénétré» de ses responsabilités, et de m'entendre dire en préambule que mon scénario — mon court-métrage parfois — était original, évitez de vous sentir flatté, le préambule n'est qu'une figure de rhétorique creuse... Mais elle dit bien qu'être original, c'est être refusé, et rejeté dans la marge. L'originalité est rare, donc mal acceptée. Présentez un copieux ramassis d'idées reçues et de lieux communs, mettez-y un peu d'art, d'humour et sachez dissimuler la banalité du propos sous une forme tapageuse, vous êtes certain d'être loué pour votre originalité, d'être édité, produit et de vendre vos écrits... dont les critiques loueront l'originalité : mais où va-t-il chercher tout ssââ ?
 Les premiers écrivains étaient des COPISTES de profession, recourbés leur vie durant sur des parchemins, qu'ils grattaient en y recopiant la bible ou la sagesse antique. Les meilleurs obtenaient le droit de rédiger des commentaires, ainsi Saint-Thomas d'Aquin, Abélard, Guillaume d'Ockham, copistes de génie qui s'étaient imprégnés de la pensée des ouvrages qu'ils avaient copiés au point de devenir aptes à les critiquer, d'étendre le domaine de pensée initial, ou en trouvant des principes nouveaux, que serions-nous sans nos plagiaires historiques ? Sans le rasoir d'Ockham ?
 Phèdre, puis La Fontaine, sont des plagiaires assumés d'Esope, leur originalité ne vient pas de ce qu'ils ont recopié leur illustre ancêtre. Chez les écrivains, la copie, le plagiat sont le pain quotidien de la création et les plus belles créations, comme le Dom Juan de Molière, puis de Mozart, comme les danses slaves de Brahms, de Dvorak sont l'exemple même de ce que leur modestie leur permit de s'inspirer d'un conte et de danses populaires  : chez eux, qui ne prétendaient qu'à remettre au goût du jour la culture populaire, le génie créateur s'est exprimé avec brio sur des copies de copies de copies... et avec assez de lumière pour nous éblouir encore... Alors plagiez, imitez, mais avec cœur et enthousiasme.

jeudi 2 février 2012

La fourmi et le hanneton (Esope)

Par un jour d'été, une fourmi, errant dans la campagne glanait du blé à la mauvaise saison. La voyant faire, un hanneton s'étonna de la trouver si dure à la tâche, elle qui travaillait à l'époque même où les autres animaux oublient leurs labeurs pour jouir de la vie. Sur le moment, la fourmi ne dit rien. Mais plus tard, l'hiver venu, quand la pluie eut détrempé les bouses, le hanneton, affamé, vint la trouver pour lui quémander quelques vivres : « O hanneton ! » lui répondit alors la fourmi, « Si tu avais travaillé au temps où je trimais et où tu me le reprochais, tu ne manquerais pas de provisions aujourd'hui. » **
** Selon les historiens de la littérature, cette fable d'Esope aurait servi de base à l'écriture par la Fontaine de La Cigale et la Fourmi. On ne sait presque rien de lui, sa légende le représente comme « laid, difforme, ayant à peine figure d'homme », et presque entièrement privé de l'usage de la parole. 
Il aurait vécu au VI ou VIIème siècle AVJC. La légende principale en fait un phrygien. Après avoir été l'esclave d'un lydien nommé Xanthos, l'histoire dit qu'il se mit au service du légendaire CrésusIl racontait ses histoires, et elles eurent tant de succès que les gens les répétaient, leur copie écrite vint plus tard. La légende dit de lui qu'il avait la langue vive, qu'il était diplomate et que les fables étaient une manière de faire entendre son propos sans heurter son auditeur. Certains nient son existence. D'autres suggèrent qu'il ne fit qu'ajouter une touche très personnelle à un fond de fables plus anciennes, même s'il en inventa quelques unes, une façon d'écrire et créer que Phèdre et La Fontaine poursuivirent.
  Ce qui est sûr, c'est que la cruauté de la fourmi est une invention du français, Esope se contentant de suggérer la violence de la nature.

vendredi 27 janvier 2012

La Fontaine et l'injustice

Je n'ai jamais été un parangon de vertu, Mais...
  C'est en Cours Préparatoire, nous étudions « La cigale et la fourmi ». L'instituteur nous demande notre avis. Je m'insurge, je trouve la fourmi égoïste, « Elle ne pense qu'à elle » et tous mes camarades me disent : « Non, c'est normal, la cigale, elle a pas travaillé, elle mange pas » et mon instituteur leur donne raison. Du haut de mes sept ans, je me sens trahi.
  Plus tard, je vois la version en dessin animé de Disney qui est écœurante de bons sentiments, la reine des fourmis sauve la cigale qui fait danser toute la fourmilière au son du violon, une fin heureuse, comme je l'avais désirée, mais elle me donne un sentiment de mensonge. C'est pas comme ça que ça se passe dans la vie. Certains artistes ne semblent bâtir des histoires que pour nous faire croire à ce qui n'arrive jamais.

 Quand j'étais petit, j'habitais un quartier ouvrier, c'est la réponse ouvrière que mes camarades m'avaient donnée, celle que leur apprenaient leurs parents, qui savaient ce qu'était la dureté. Mes parents à moi étaient l'une d'éducation grande-bourgeoise et l'autre fils d'ouvrier devenu petit bourgeois, catholiques tous les deux, ce qui explique beaucoup notre première opposition et son fondement idéologique.
  Disney représente le mythomane, celui qui ment pour ne pas avoir à avouer son propre mensonge, sa propre habitude de fermer la porte à la cigale, en prenant bien soin de lui écraser les doigts au passage...
 Une troisième voie consiste à ramener la fable aux humains et à leurs convictions idéologiques : ce n'est pas parce que j'estime que tu as tort que je vais pour autant te condamner à mourir de faim. La force des idées, même si l'un parvenait à démontrer qu'il a raison, ne donne pas le droit de faire mourir de faim ceux qui ne l'ont pas imité.
  A quoi sert la raison si la raison sert à commettre un meurtre ?